Simuler la machine

Oneohtrix Point Never était de passage à Montréal au théâtre du Monument-National le 26 septembre dernier pour jouer «Myriad», le concert tiré de l’album «Age Of».
Photo: Maria Jose Govea Oneohtrix Point Never était de passage à Montréal au théâtre du Monument-National le 26 septembre dernier pour jouer «Myriad», le concert tiré de l’album «Age Of».

Le compositeur avant-gardiste américain Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, lance vendredi le minialbum Love in the Time of Lexapro, que l’on écoutera comme l’addendum de l’audacieux Age Of paru en juin dernier, album qu’il est venu défendre sur scène à Montréal cet automne avec ses musiciens, un batteur, une pianiste, une claviériste, « une part d’humanité pour donner vie à cette musique inhumainement composée », nous avait-il alors confié, quelques heures avant sa performance.

« Récemment, nous étions tous ensemble dans un autobus de tournée, en Europe, à passer le temps, à nous demander comment faire pour dormir dans ces petits lits… C’était la première fois que je vivais ça ! » raconte Lopatin, retrouvé dans les loges du théâtre du Monument-National le 26 septembre dernier, quelques heures avant une rare performance Myriad, le concert tiré de l’album Age Of, « mais avec beaucoup de modifications apportées aux chansons de l’album », d’où l’importance de donner au concert un titre différent. « Age Of est un disque ; Myriad, un événement. »

Formé au piano classique par sa mère qui l’enseignait — « Je n’étais pas très bon, par contre, surtout du côté de ma main gauche », souligne-t-il —, Lopatin avait toujours fait seul sa musique, qu’on imagine précisément extraite des plis les plus creux de son cerveau. Révélé en 2011 avec l’album Replica, un dense et psychédélique assemblage d’échantillons sonores sur fond de musique ambient, Lopatin allait ensuite être recruté par la prestigieuse étiquette Warp, qui a édité ses albums suivants, R Plus Seven (2013) et Garden of Delete (2015), élargissant chaque fois son univers musical à l’aide de textures sonores uniques et de structures rythmiques étourdissantes. Et pour chaque album, de nouveaux fans, qui reconnaissent dans son travail la même singularité que celle d’Aphex Twin ou Autechre, pionniers de l’électro expérimentale des années 1990 et 2000.

Aller vers l’auditeur

Paradoxalement, Age Of est probablement l’album le plus accessible de sa discographie, encore majoritairement instrumental, mais moins volatil, parfois même inspiré de la chanson classique, et bénéficiant du talent de collaborateurs de la trempe de James Blake et Anohni ; le tout nouveau Love in the Time of Lexapro fait preuve de la même envie d’aller vers l’auditeur.

« J’avais envie d’ouvrir ce projet à d’autres musiciens, pour la part d’humanité justement, et concernant le concert, pour que des musiciens soient en quelque sorte forcés de jouer cette musique, d’y pénétrer. Simuler en concert ce que peut faire une machine, un ordinateur, je trouve cela intéressant », dit Lopatin en évoquant le talent de sa pianiste Kelly Moran, sa « human arpeggiator » en référence à une fonction de synthétiseurs, une compositrice qui a lancé chez Warp au début du mois le fascinant disque Ultraviolet.

Si l’album et les EP suivants adoucissent l’image du compositeur aride et exigeant, la performance Myriad offerte au Red Bull Music Festival de Montréal en septembre dernier (et jeudi soir encore, à Los Angeles) demeure le plus extravagant de ses projets. « C’est un projet DIY trop ambitieux », admet le musicien, qui justifie ainsi la frugalité de ses apparitions scéniques : depuis la sortie de l’album, seules neuf représentations de Myriad ont été présentées, notamment à New York, Berlin, Paris, Londres et Tokyo.

« On choisit les concerts en fonction du contexte pour demeurer le plus près possible du thème », une réflexion dystopique qui cherche à raconter comment notre planète se dissout dans les excès du capitalisme. C’est dans ses conversations avec la musicienne Anohni, dont il a coréalisé le brillant album Hopelessness en 2016, que Lopatin a trouvé une dimension sociale à son travail. « Plus que dans ses textes engagés, c’est en discutant avec elle que j’ai pris conscience de l’état du monde, que j’ai réfléchi à ma propre relation avec ces thèmes. Myriad, c’est une manière de décrire la quantité de choses qui devraient nous préoccuper. »

Le minialbum Love in the Time of Lexapro — un titre en forme de clin d’oeil au célèbre roman de Gabriel García Márquez —, troisième à paraître dans le sillon de Age Of, contient la chanson-titre découverte durant le concert Myriad, une version remixée par Ryuichi Sakamoto de Last Known Image of a Song tirée de Age Of, une version acoustique de Babylon du même album ainsi qu’une composition inédite intitulée Thank God I’m a Country Girl.