Interpolations audacieuses

Le Nouveau Quator à cordes Orford 
Photo: Sian Richards Le Nouveau Quator à cordes Orford 

Hier, la souffrance du Christ vue par Joseph Haydn. Aujourd’hui (du moins en 1970) la boucherie du Vietnam traduite par l’iconoclaste George Crumb, qui éclate le quatuor traditionnel pour faire manipuler épisodiquement des tam-tam, des verres en cristal, des dés à coudre et des archets de contrebasse, avec des quêtes de sonorités inouïes et des échos fossilisés de Dies irae ou de Jeune fille et la mort.

J’ai coprésidé en d’autres temps, il y a deux décennies, un jury qui décerna à George Crumb un prix pour l’ensemble de son oeuvre au Midem (Marché international du disque et de l’édition musicale) à Cannes. Black Angels, l’une de ses partitions les plus emblématiques, fut parmi celles qui nous avaient incités à distinguer George Crumb, au même titre que, par la suite, Poul Ruders, Sofia Goubaïdoulina, Krzysztof Penderecki, Henri Dutilleux et Einojuhani Rautavaara.

Rien n’a vieilli et l’effet de surprise et de radicalité de ce déploiement kaléidoscopique joue toujours à plein. La manière dont Andrew Wan, Jonathan Crow, Eric Nowlin et Brian Manker ont empoigné le sujet (quelle fermeté initiale de Threnody I), puis en ont traité toutes les facettes avec la plus extrême subtilité, et un sérieux absolu, est admirable.

De même, dans Haydn, il y avait une vraie recherche d’une sonorité et d’une ligne très pures, une sorte d’austérité très « baroque », avec une utilisation minimale du vibrato. Comme me le disait un spectateur à la sortie du concert : « Jamais des instruments anciens n’auront sonné aussi bien ! » La formule résume assez bien l’ambiance.

Un ordre sujet à caution

Les musiciens avaient choisi d’intégrer Crumb à Haydn et de jouer l’ensemble sans pause. Du point de vue du cérémonial, la chose était brillamment réalisée, puisque Haydn était éclairé par des teintes chaudes et l’éclairage virait au bleuté glacial lorsque les musiciens jouaient Crumb. L’interpolation du moderne et de l’ancien est possible, voire souhaitable. Un bel exemple est celui de Christoph Eschenbach dirigeant Le survivant de Varsovie de Schoenberg et enchaînant sans pause ni applaudissement le Requiem allemand de Brahms. Il y a d’autres exemples, de plus en plus fréquents, au disque.

Dans le cas de ce concert, je dirais que Crumb et Haydn, c’est possible, mais avec une séquence à repenser. La narration chez Haydn est très progressive alors que l’angoisse chez Crumb est immédiate. Balancer du Crumb immédiatement après la gentille introduction des 7 paroles est une sorte de « provocation » qui n’a à mes yeux aucun sens.

En fait, la toute première possibilité d’insertion, esthétiquement sensible, serait à mes yeux entre la 2e et la 3e des 7 paroles. Mais, en fait, l’agencement se fait bien plus logiquement au coeur de l’angoisse qui monte lors des Paroles 4, 5 et 6.

L’oeuvre de Crumb se subdivise en trois blocs : Départ, Absence et Retour. Dans le cas d’une reprise du projet, je laisserais Haydn se déployer tranquillement et placerais le Départ après la première grande angoisse (Parole 4 : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?), L’absence après la Parole 6 (Tout est achevé).

L’absence préluderait ainsi au Cri de Haydn et au fameux Tremblement de terre. Le concert ne s’achèverait pas par le tremblement de terre, mais par une suspension mystérieuse, le Retour qui s’ouvre par la « God Music » et comprend des échos célestes irréels. Tout cela viendrait se poser en conclusion comme des échos de l’au-delà.

Tout cela est expérimental. Alors, autant expérimenter !

Nouveau Quatuor à cordes Orford

Joseph Haydn : Les sept dernières paroles du Christ en croix. George Crumb : Black Angels, Thirteen Images from the Dark Land. Salle Bourgie, mercredi 14 novembre 2018.