«More Blood, More Tracks»: au plus près de Dylan

Musicalement, le coffret permet de s’approcher au plus près de Bob Dylan : on entend jusqu’à ses boutons de veste frapper contre sa guitare, ici et là.
Photo: Legacy Recordings Musicalement, le coffret permet de s’approcher au plus près de Bob Dylan : on entend jusqu’à ses boutons de veste frapper contre sa guitare, ici et là.

Pour bien des fans de Bob Dylan, l’album Blood on the Tracks (1975) représente un sommet de sa discographie : le plus personnel de ses albums, brillant partout, porté par une fragilité puissante. Et puis voilà qu’on découvre aujourd’hui que tout ça n’était qu’un aperçu et que le meilleur ne s’y trouvait peut-être même pas…

Ainsi de ce 14e volume des immenses Bootleg Series, une plongée dans les archives du prolifique auteur-compositeur-interprète. Intitulée More Blood, More Tracks, cette nouvelle entrée détaille en six disques tous les enregistrements de Blood on the Tracks : 87 pistes (dont 70 inédites) qui éclairent la grande histoire d’un album historique.

« C’est le volume des Bootleg Series que nous attendions tous », soutient le journaliste Jeff Slate dans le long essai qui accompagne le volumineux coffret. Cela parce qu’à l’instar du volume 12 de cette série — qui s’attardait sur les trois chefs-d’oeuvre que Dylan a produits entre 1965 et 1966 —, More Blood, More Tracks documente un jalon incontournable de la carrière de Dylan. Et que la matière ici présentée méritait d’être révélée : les tiroirs de Dylan débordent.

Après une série d’albums décevants produits au début des années 1970, les sessions de Blood on the Tracks montrent un Dylan qui a retrouvé une forme d’état de grâce poético-musical. Entre le son des débuts folk et la poésie rock de Like a Rolling Stone, les chansons de Blood font le pont entre les grandes innovations de Dylan. Le coffret permet de le mesurer dans le détail.

Tout, tout, tout

Nous avons ici l’intégrale — présenté dans l’ordre chronologique d’enregistrement — des quatre journées de studio faites par Bob Dylan à New York en septembre 1974. Les dylanologues savent qu’il s’agit là d’un document recherché : depuis la parution de Blood on the Tracks en 1975, un mystère entoure ces sessions et alimente la légende du très opaque Prix Nobel de littérature.

Cela parce qu’au terme de ces quatre jours, Dylan avait un album complet — et parfait selon tous ceux qui l’avaient entendu. Les pochettes furent imprimées, certains exemplaires pressés. Sauf que…

Photo: Legacy Recordings

Dylan étant Dylan, il décida à la toute dernière minute — sans avertir quiconque — de réenregistrer certaines chansons avec un groupe rassemblé par son frère à Minneapolis. La version officielle de Blood on the Tracks contient donc cinq pistes enregistrées à New York en septembre, et cinq autres enregistrées au Minnesota en décembre (de cette dernière session, il n’existe pas d’autres prises que celles déjà connues).

Les fans obsessifs compulsifs de Dylan n’ont jamais cessé de supputer sur la valeur des sessions du Minnesota par rapport à ce qu’on n’avait pas entendu, mais dont on avait entendu parler…

Quatre décennies plus tard, le débat peut être tranché : chaque piste, chaque essai de Dylan y est. Tout est là, et le résultat est fascinant. On soutiendra ici que jamais Bob Dylan n’a mieux chanté qu’au cours de ces sessions. On le mesure d’autant mieux que les producteurs ont enlevé la dose d’écho qui avait été ajoutée dans le mix final. On le mesure aussi parce qu’ils sont revenus à la vitesse d’enregistrement originale — à l’époque, les versions endisquées avaient pour la plupart été accélérées de 2 à 3 %.

Proximité

Créées alors que le mariage de Dylan éclatait, les chansons portent en elles l’écho de cette rupture : la douleur, la peine, la rage, les regrets, la résignation. Il a toujours dit s’être inspiré non pas de sa vie, mais de nouvelles d’Anton Tchekhov pour accoucher de ces textes. Peu importe : c’est du Dylan dans toute la force de sa prose, ciselée, mouvante, métaphorique. « Des chansons obtuses et précises, déconcertantes et ensorcelantes, impersonnelles et à pleurer d’intimité, tout à la fois », écrit Jeff Slate.

Musicalement, le coffret permet de s’approcher au plus près de Dylan : on entend jusqu’à ses boutons de veste frapper contre sa guitare, ici et là. Le coffret montre d’ailleurs que Bob Dylan a beaucoup enregistré de façon acoustique (avec parfois un bassiste) en 1974. C’est ce côté épuré, dépouillé qui fait l’intérêt de More Blood, More Tracks.

Ainsi révélées, Tangled up in Blue, You’re a Big Girl Now, Idiot Wind, If You See Her, Say Hello et autres Buckets of Rain trouvent une force et une sensibilité nouvelles. Malgré l’abondance de pistes, on trouve peu de versions non complètes dans ce coffret : Bob Dylan savait où il allait dès la première prise du premier jour.

Tout cela s’adresse à qui ? Aux amateurs de Dylan, bien sûr (et encore : ceux prêts à dépenser quelque 120 $ pour le coffret, qui comprend un livre de 150 pages de photos). Mais il n’est pas nécessaire d’être maniaque pour apprécier la richesse de ces Bootlegs : poétiquement, musicalement, historiquement, tout se défend.

Une version (chenue) d’un seul disque est aussi disponible, avec livret d’une vingtaine de pages.

More Blood, More Tracks The Bootleg Series Vol. 14

Bob Dylan, Legacy Recordings