Des Félix difficiles d’accès pour les femmes

Les sœurs Boulay ont remporté le Félix du groupe de l’année en 2017, l’année où l’ADISQ a récompensé le plus grand nombre de femmes dans les dix dernières années.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Les sœurs Boulay ont remporté le Félix du groupe de l’année en 2017, l’année où l’ADISQ a récompensé le plus grand nombre de femmes dans les dix dernières années.

La quasi-absence des femmes parmi les lauréats de Félix lors du dernier gala de l’ADISQ tenait de l’anomalie, estime l’organisation. N’empêche : elle est aussi le reflet d’un déséquilibre qui perdure, révèlent des données colligées par Le Devoir.

En excluant Klô Pelgag, gagnante du Félix remis à l’interprète féminine de l’année — seul prix qu’un homme ne peut pas gagner —, il n’y a que la violoniste Angèle Dubeau qui a reçu un Félix artistique en 2018. Cela alors que les discussions sur la parité dans les festivals ont fait couler beaucoup d’encre l’an dernier (et ont mené à la formation du collectif Femmes en musique).

« Je me suis dit “Oh mon Dieu !” quand j’ai vu ça », reconnaît en entretien Julie Gariépy, directrice des galas de l’ADISQ. Celle-ci fait valoir qu’il s’agit « vraiment d’une année exceptionnelle », un concours de circonstances.

Mais une recension de tous les gagnants des Félix artistiques remis dans les dix dernières années montre une tendance de fond : les hommes ont reçu 72 % de ces prix (222 trophées sur 308), contre 22 % pour les femmes (67 Félix).

Pour des Félix accordés à des groupes, la classification se faisait en fonction du genre majoritaire dans la formation (par exemple : le projet 12 Hommes rapaillés donnait un seul point dans la catégorie homme). Les 6 % restants concernent des groupes dont la composition était soit paritaire, soit impossible à établir clairement.

En suivant cette méthodologie, on remarque qu’à l’exception de 2017 (près de 38 % de gagnantes), jamais les femmes n’ont gagné plus de 28 % des Félix remis dans les catégories artistiques.


D’autres données montrent que le volume de finalistes femmes est pour sa part demeuré stable entre 2009 et 2018 : le ratio était, cette année comme il y a dix ans, d’une femme finaliste pour trois hommes (environ 26 %).

Bassin

À l’ADISQ (Association québécoise de l’industrie du disque, du spectacle et de la vidéo), Julie Gariépy avance des chiffres légèrement différents, mais qui vont dans la même direction.

En ne tenant compte que des projets solos des artistes (ce qui exclut tous les groupes, presque toujours majoritairement masculins), l’ADISQ calcule qu’il y a eu entre 35 % et 47 % de gagnantes entre 2015 et 2017. Pour les nominations faites durant ces trois années, la moyenne est de 32 %.

« Il faut aussi regarder notre bassin : parmi les projets qui sont soumis pour les galas de l’ADISQ, il y en a environ 35 % qui sont des projets de filles, note Mme Gariépy. Si on voit que nous avons sensiblement le même pourcentage de nommées et de gagnantes, on se dit que ça va, parce qu’on travaille à partir de ce bassin. »


Autrement dit ? « Tant que le bassin ne sera pas 50-50, on ne peut espérer atteindre la parité », pense Mme Gariépy. Les partis politiques ont fait un peu la même réflexion avant l’élection 2018 : le recrutement de 47 % de candidates a mené à l’élection de 42 % de députées, deux records.

Bout de chaîne

« L’ADISQ est le bout de la chaîne : le problème de représentativité part d’un ensemble de facteurs », relève l’auteure-compositrice-interprète et productrice Laurence Nerbonne. « Ce sont des habitudes à changer profondément. Et tout passe par l’éducation, en donnant confiance aux jeunes filles pour qu’elles prennent leur place partout dans l’industrie. »

Pour l’instant, note-t-elle, « la business de la musique est dirigée par des hommes. Ce n’est pas la faute de l’ADISQ, mais tout est une chaîne, et ça fait longtemps qu’on est dans ces patterns. On commence à peine à se réveiller. Je pense que si on avait plus de productrices et de femmes qui programment dans les festivals et les stations de radio, ça aurait un impact. »

Sa collègue Ariane Moffatt est d’accord. « On comprend que c’était un peu circonstanciel que d’avoir si peu de femmes gagnantes à l’ADISQ cette année. Mais il y a assurément des ajustements et un travail de développement à faire pour promouvoir les filles en musique. Tout le monde doit emboîter le pas pour [que le milieu de la musique] reflète mieux les enjeux sociaux actuels d’inclusion et de parité. »

Le problème n’est pas que québécois : en janvier, une étude de l’Université de Californie du Sud indiquait que les femmes comptaient pour 22 % des artistes des palmarès de fin d’année du Billboard Hot 100 (2012-2017). Et elle calculait qu’il n’y a que 2 % des producteurs qui sont des femmes aux États-Unis…

Quotas ?

Ariane Moffatt ne se dit pas pour autant favorable à des « quotas à tout prix, au détriment du contenu et de la proposition artistique ». « Il ne faut pas agir par pitié », ajoute Laurence Nerbonne. « Mais si à la base du processus, dans le financement notamment, on peut amener quelque chose de plus paritaire — comme ça s’est fait à Téléfilm Canada —, le reste va suivre. »

En attendant, l’ADISQ dit travailler sur ce qu’elle peut contrôler : un équilibre dans les performances lors des galas, un collège électoral dans la zone paritaire (il y a présentement 42 % de femmes sur quelque 700 membres, dit-on), et même chose pour les jurys.

Mais là aussi, l’ADISQ se heurte à la réalité du terrain. Dans quatre catégories récompensant des qualités techniques (réalisation, prise de son) et pour lesquelles l’ADISQ veut des pairs comme juges, « il n’y a pas assez de femmes encore », note Mme Gariépy. « On a eu toutes les misères du monde à en trouver une ou deux. »

L’exemple de la SOCAN

Autre gala, autres résultats : au début octobre, la SOCAN a choisi d’accorder lors de son gala annuel le titre de « classique » à treize chansons qui avaient la particularité d’avoir été portées par des femmes. Un geste volontaire qui s’inscrit dans une volonté plus large, dit la directrice des affaires du Québec, Geneviève Côté. « On a réfléchi pour se forcer, chaque fois qu’une décision éditoriale est possible dans ce qu’on fait, à se demander si on peut trouver une fille pour faire ça : participer à un panel, écrire un texte pour notre magazine… » Parce que les constats faits autour du gala de l’ADISQ 2018 reposent sur une problématique plus large, pense Mme Côté. « Pour faire apparaître des filles en bout de liste — dans les galas —, il faut une mise en valeur à la radio, à la télé, partout. C’est normal que les filles ne ressortent pas dans les recensions si on ne les voit pas. »

Méthodologie

Seuls les Félix artistiques ont été pris en compte. Si un trophée était accordé à un groupe, il a été classé dans la catégorie représentant le genre majoritaire dans la formation. La catégorie « groupe » représente ceux dont on ne pouvait départager la composition.

2 commentaires
  • Laurence Derouin-Dubuc - Abonnée 8 novembre 2018 08 h 39

    Arrêtons d'associer obligation de représentation avec pitié!

    Je demeure toujours peinée de lire cette idée préconçue (et qui contribue d'ailleurs à reproduire les inégalités de représentation dans le discours) à l'effet de quoi les mesures d'action positive dont les quotas équivalent à prendre en pitié les femmes ou du moins à traiter les femmes avec pitié. Cette idée n'est pas nouvelle; le sentiment que les femmes ont d'être choisie en raison de leur genre et non en raison de leurs compétences fait d'ailleurs en sorte que celles-ci se montrent réticentes ou méfiantes face aux programmes qui utilisent des quotas en emploi (et ailleurs). On comprend aisément d'où ce malaise peut émaner; pourtant, une meilleure connaissance du fonctionnement des programmes permettrait de surpasser cette idée préconçue qui associe obligation de représentation avec pitié. Ce constat vaut autant pour les employeurs que pour les organisations et institutions culturelles ainsi que les organismes subventionnaires. Le quota n'est pas utilisé dans l'absolu; il suppose qu'à seuil de compétences égales, un(e) membre issu(e) des groupes traditionnellement marginalisés sera favorisé(e). De cette manière, le quota sert à permettre à ces membres de franchir une barrière importante sur le marché du travail, une barrière qui repose sur des stéréotypes et des préjugés, que ceux-ci soient conscients ou non.
    Éduquer les femmes à l'effet de quoi elles peuvent faire carrière en musique n'est réellement utilie que si elles disposent véritablement des mêmes chances que les hommes sur le marché du travail. Or, ce n'est pas le cas sur le marché du travail artistique. Les inégalités de représentation revêtent un caractère systémique et s'y attaquer nécessite l'adoption de mesures ciblées et obligatoires (non, le reste ne "suivra" pas naturellement). Par ailleurs, on mentionne l'initiative adoptée par Téléfilm Canada visant un financement paritaire d'ici 2020; n'oublions pas qu'il s'agit aussi d'un autre type de quota...

  • Paul Gagnon - Inscrit 8 novembre 2018 10 h 01

    Maudits hommes

    Ils ne sont plus majoritaires, et de loin, chez les diplômés universitaires... mais ils font toujours chie.. dans le monde z'artistique!