Christine and The Queens à la Place Bell: alors, on danse?

Héloïse Letissier a développé un spectacle qui s’approchait hier d’un ballet contemporain davantage que de celui d’une troupe de danse pour chanteuse pop.
Photo: Suffo Moncloa Héloïse Letissier a développé un spectacle qui s’approchait hier d’un ballet contemporain davantage que de celui d’une troupe de danse pour chanteuse pop.

Nous avons eu droit à autant de Chris que de Christine hier soir, avec une touche de Christophe, de Queen, de Kanye West même, pendant ce concert attachant et déstabilisant de Christine The Queens. Partagée entre les chansons posées de son premier album Chaleur humaine et les grooves funk invitants du successeur Chris paru fin septembre dernier, on l’a admirée chanter et danser… en demeurant bien assis.

Son sourire ne mentait pas. « Ça fait trop de bien de vous revoir ! » a lancé Héloïse Letissier, la Christine, ou Chris pour ses intimes, juste avant d’onduler sur Le G, funk franc et électrique tiré de son récent album. La Place Bell avait incidemment pris une forme d’intimité, transformée hier en confortable théâtre de quelque quatre mille places pour ce dernier concert du volet nord-américain de son Chris Tour bilingue à la scénographie sobre misant sur l’effet d’une troupe de huit danseurs — neuf en comptant la musicienne, qui brillait de tous ses talents.

Comme promis, la scène jouait la modestie : pas d’écrans géants, des jeux d’éclairage soignés mais tout en retenue, une simple toile en fond de scène illustrant un paysage champêtre. Letissier s’est amenée sur scène après sa troupe de danseurs et ses quatre musiciens (guitare/claviers, basse/claviers, synthés et batterie), ouvrant avec force en interprétant la dynamique pop-électro-funk Comme si on s’aimait, qu’elle a choisi de terminer en y greffant un couplet et un refrain de Pour que tu m’aimes encore de notre Céline nationale. L’effet dans la foule fut instantané : « J’avais trop envie de la faire ! » s’est justifiée Chris, pas peu fière de son petit clin d’oeil aux fans québécois.

Elle enchaîna avec le funk-pop reposé Damn dis-moi, la plus gainsbourienne, époque Love on the Beat, de l’album. Du bon, qui freina néanmoins l’élan d’un début de spectacle enjoué : devions-nous bouger sur nos sièges comme ses danseurs et elle sur scène, ou bien nous caler dans le fauteuil en attendant d’y être formellement invités ?

Car sur scène, c’était réussi. Avec ses trois chorégraphes du collectif (La)Horde, Letissier a développé un spectacle qui s’approchait hier d’un ballet contemporain davantage que de celui d’une troupe de danse pour chanteuse pop façon Paula Abdul, qu’elle a musicalement citée à la fin de Follarse, tiens donc, au dernier quart de la soirée. L’artiste en jette, chantant avec force et justesse, mettant à profit sa formation en théâtre et en danse pour composer un Chris convaincant et touchant, variant les tableaux en offrant ses chansons parfois en solo dans l’obscurité, ailleurs baignée de lumière et des corps de ses collaborateurs — l’effet était particulièrement réussi pendant L’étranger (voleur d’eau), un funk efficace qu’elle servait juste après la grave Here, duo avec le rappeur Booba entendu sur bande préenregistrée.

Malgré tout, les enchaînements de chansons douces et de grooves funk ont siphonné le spectacle d’un rythme ; quand la foule a reconnu Christine (du premier album) à la mi-concert, elle s’est levée d’un bond, et on aurait aimé qu’elle demeure debout pour 5 Dols (version angliche, nettement moins appréciable que la version française), mais la ballade Machin-chose, toute jolie qu’elle soit, a rassis le public au bout d’une mesure.

Ne nous restait qu’à admirer le spectacle et à se laisser surprendre par quelques moments isolés. La reprise de Paradis perdus, chanson de Christophe, amalgamée à Heartless de Kanye West était inattendue, mais pas exactement mémorable. On se souviendra de l’interprétation de Goya ! Soda ! comme l’un des meilleurs moments de la soirée ; les confettis qui tombent en introduction, la fumée verte répandue par un danseur, puis une danseuse aux airs garçons qui vient séduire Chris et libère elle-même un nuage de fumée dissimulé dans sa veste alors qu’elle se fait étreindre, c’était puissant.

Idem pour la finale, Nuit 17 à 52 chantée a cappella et dans le noir, fameux artifice pour nous distraire des techniciens qui transforment la scène une dernière fois, suivie de l’impeccable Doesn’t Matter (Voleur de soleil), plus rythmée, la magnifique La marcheuse, puis de Saint Claude et Intranquilité au rappel. Chris a reçu un bel accueil pour ce concert que l’on devine en mouvement, destiné à se bonifier.

 
 

Une version précédente de cet article, qui identifiait de manière erronée le collectif avec lequel Héloïse Letissier a collaboré, a été corrigée.