La grande traversée de David Marin

Le créateur québécois livre un troisième album franchement exceptionnel, qui s’intitule «Hélas Vegas».
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le créateur québécois livre un troisième album franchement exceptionnel, qui s’intitule «Hélas Vegas».

Où on va, David Marin, pour parler de tout ça ? Allons chez moi, au sous-sol, on sera bien, on se déposera. On prendra le temps. Il faut du temps pour parler de cet album si dense et intense, si beau et si douloureux. Quelle traversée, bon sang, quelle traversée ! Il faut au moins un Sahara pour absorber toutes ces larmes. C’est triste et c’est pas triste à la fois, cet album, ça groove à plein ce piano électrique, ça donne envie de danser aussi. Ça me fait penser à Boom Boom de Richard Desjardins, il y a des moments qui confinent à l’insoutenable, mais ça ne s’apitoie jamais, ça bouge, ça avance (pas toujours vite, parfois à dos d’âne, mais ça avance), ça franchit « des kilomètres de fausses routes », comme dit David Marin dans la chanson Fausses routes, cinquième des onze essentielles étapes du chemin tortueux que l’on suit à travers ce troisième album.

Troisième album franchement exceptionnel, qui s’intitule Hélas Vegas. Comme la chanson du même nom, peut-être la plus belle et la plus désespérée que j’aie entendue depuis… Desjardins, tiens. C’est une chanson-radeau, où le radeau est un lit qui essaie de flotter sur une mélodie « en état d’apesanteur et d’amnésie/jusqu’à la fin de l’avant-midi ». Une bulle au-dessus de la ville qui brûle. Un cocon volant non identifié. « Reste encore un peu, pars pas déjà/Dehors le taux de chance est au plus bas/Réveille pas les monstres en dessous du matelas/Qu’on passe à travers l’ampleur des dégâts » Ça me troue le coeur, cette chanson, et ça me porte, aussi.

Je lance mes impressions en vrac à David Marin, qui reçoit tout sans broncher, marque une pause, puis se lance. « On peut pas se lever tous les matins et pleurer sur le sort du monde, mais on peut pas se protéger trop non plus. Qu’est-ce qu’on fait quand tout nous heurte, quand on a de la peine ? Qu’est-ce qu’on fait quand il y a des catastrophes qui sont pas celles qu’on craint en regardant les nouvelles, quand la bombe tombe dans ta vie. Où on va ? Dans mon cas, on va marcher tout seul dans le désert pour essayer de se retrouver. »

Marcher ou s’enterrer

Littéralement. « Au départ, je voulais surtout exprimer le trop-plein de ce qui nous menace de partout, les changements climatiques, l’extrême droite, tout ce qui déraille, mais il y a eu une rupture à laquelle je m’attendais vraiment pas. Après 15 ans, avec des enfants. Les grands problèmes du monde, tu peux toujours te dire que t’as pas d’emprise dessus, mais un bouleversement comme ça dans ta vie personnelle, t’as pas le choix, tu fais quelque chose. Tu sais pas si tu fuis ou si tu cherches autre chose, mais tu pars. C’est comme ça que je me suis retrouvé, pour vrai, dans le désert, avec deux personnes qui parlaient pas français comme guides. Je voulais faire le vide, c’était un peu extrême, c’était un peu le fantasme de vivre l’expérience de la solitude. » Dans L’air lourd, au coeur de l’album, c’est exactement là qu’il est, et le sable est tout mouillé : « Mes larmes sonnent une alarme/Sans trop savoir ce qu’elles réveillent/Un homme, un enfant, une femme ?/Ou c’est peut-être juste le soleil »

On peut pas se lever tous les matins et pleurer sur le sort du monde, mais on peut pas se protéger trop non plus. Qu’est-ce qu’on fait quand tout nous heurte, quand on a de la peine ? […] Où on va ? Dans mon cas, on va marcher tout seul dans le désert pour essayer de se retrouver.

Marcher ou s’enterrer vivant, c’est la loi du désert, le seul choix qui reste à l’homme seul. « C’était symbolique et réel en même temps. Au retour, j’étais dans la reconstruction. Je me suis acheté une maison à Trois-Pistoles. Mon amour est à Trois-Pistoles. J’ai fini d’écrire l’album là. » Et l’album résultant témoigne autant du trauma vécu, du chemin parcouru, que de la liberté retrouvée : ça s’entend partout dans les musiques, de la lourdeur blues-rock de Malsaine à la légèreté folk-pop de Chu pas là, de l’ambiance quasi McCartney de 1900 au folk de véranda très J. J. Cale d’Espace libre. « Je me suis donné toutes les permissions, et la gang avec moi, surtout Pierre Fortin qui est là depuis le premier album, m’a suivi. On n’avait pas peur que ça ressemble à tel disque ou tel autre disque : l’intention, c’était que ça sonne pas comme le disque d’un gars au bout du rouleau. Qu’il y ait un plaisir de jouer ensemble qui s’entende. Ça m’a fait beaucoup de bien, l’enregistrement a été vraiment heureux. Au Québec, on a tellement des players extraordinaires, un Frank Lafontaine arrive en studio, ça prend pas de temps qu’il trouve. »

Reste le défi de la diffusion, le maillon faible, voire manquant, de la chaîne alimentaire de l’artisan de chanson. Les deux précédents albums de David Marin, qui étaient aussi de qualité supérieure, ne l’ont pas rendu aussi incontournable qu’un Louis-Jean Cormier, disons. Le Cormier en question, qui a beaucoup contribué au Choix de l’embarras et à À côté d’la track, serait le premier à le déplorer. Encore heureux que, chez Simone Records, on ne renonce à rien. « Cet album, ça me donne de quoi faire rouler un vrai bon show, c’est déjà immense. » Pour un revenant du désert, ce n’est rien de moins qu’une sorte d’oasis, version portative. « Des kilomètres de fausses routes/À travers la plaine/On va aller voir le bout de nos peines… »

Hélas Vegas

David Marin, Simone Records. En lancement-spectacle mercredi 7 novembre à 20 h au Lion d’Or, dans le cadre de Coup de coeur francophone.