Débuts flamboyants d’Andrei Feher à Kitchener-Waterloo

Le Montréalais d’origine roumaine Andrei Feher
Photo: Matthieu Gauchet Le Montréalais d’origine roumaine Andrei Feher

Au Centre in The Square, la salle de concert de l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo, une véritable attente règne en ce vendredi 2 novembre. Au-delà des traditionnelles « têtes blanches » des concerts classiques, le public est très métissé, avec des spectateurs de tous âges et de toutes origines, parce que Waterloo est l’un des centres universitaires les plus réputés en ingénierie et en informatique au pays. Mais aussi parce que le directeur musical du troisième orchestre en importance de l’Ontario, derrière le Toronto Symphony et l’Orchestre du Centre national des arts d’Ottawa, est un jeune homme, le Montréalais d’origine roumaine Andrei Feher.

La symbolique est émouvante. La figure majeure attachée à l’histoire de l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo est Raffi Armenian, qui en fut le directeur musical de 1971 à 1993. Directeur musical émérite, Armenian a formé Andrei Feher au Conservatoire de Montréal.

Vendredi soir, Feher, 28 ans, partageait la scène avec Charles Richard-Hamelin, 29 ans, diplômé de McGill et du Conservatoire de musique de Montréal. Et ce n’est pas tout. Véritable bras droit de Feher, la Konzertmeisterin Bénédicte Lauzière, 28 ans, Prix d’Europe 2014, est une ancienne étudiante du Conservatoire de musique de Montréal, qui a passé son baccalauréat en musique avec Jonathan Crow à McGill. Véritable Andrew Wan, Jonathan Crow ou Yosuke Kawasaki (ses homologues à Montréal, à Toronto et à Ottawa) en jupons, Bénédicte Lauzière porte, anime, cadre et bouscule l’orchestre avec une énergie inépuisable.

Un concert symbolique

Au moment où Andrei Feher a été nommé au poste de directeur musical à Kitchener-Waterloo fin mars 2017, il dirigeait à Québec la 7e Symphonie de Dvorák. C’est cette oeuvre qu’il a choisie pour l’un de ses deux premiers concerts en tant que directeur musical. Le directeur de l’orchestre, Andrew Bennett, nous racontait que, dans le taxi qui menait Andrei Feher à l’aéroport après sa présentation aux médias, il avait été question de programmation. Le jeune chef lâcha alors un premier coup de téléphone. Il fut pour Charles Richard-Hamelin : « Veux-tu faire le 1er de Brahms avec moi à Kitchener ? » Rendez-vous fut pris pour novembre 2018.

Le concert, 18 mois plus tard, avait donc une dimension émotionnelle particulière. L’ajout, au concerto de Brahms et à la symphonie de Dvorák, d’une transcription du Lento assai du Quatuor op. 135 de Beethoven était à la fois un hommage aux morts de la Grande Guerre et une hygiène musicale, pour soigner l’homogénéité et l’écoute mutuelle des cordes.

Andrei Feher, ancien assistant de Paavo Järvi à l’Orchestre de Paris, est, avec Nicolas Ellis et Jordan de Souza, l’un des trois chefs d’une génération miraculeuse, sortis en même temps des centres de formation de Montréal. Ellis est devenu cette saison le bras droit de Yannick Nézet-Séguin et Jordan de Souza fait des étincelles à l’Opéra comique de Berlin.

La 7e Symphonie de Dvorák était beethovénienne et ardente dans la veine esthétique de Karel Sejna, tournant le dos à toute boursouflure brahmsienne. Mais la grande surprise a été le 1er Concerto de Brahms, qui pourrait bien devenir « le » concerto de Charles Richard-Hamelin. Il y débusque Schumann dans le 3e mouvement, trouve la pudeur du second et, partout, avance et chante sans relâcher le mouvement.

L’orchestre donne tout à son nouveau chef. Cette musique évidente et roborative va convaincre une région en plein développement autour de ses centres universitaires. Desservant un bassin de 600 000 personnes à Kitchener, Waterloo et Cambridge avec une prévision de croissance de population à 700 000 pour 2031, l’orchestre a misé sur un musicien qui se retrouve face à un défi qui n’est pas sans rappeler celui de Yannick Nézet-Séguin au Métropolitain il y a 17 ans. On pourrait bien entendre reparler de Kitchener-Waterloo, car même si le contrat de Feher n’est pour l’heure que de quatre années, les mélomanes et Andrew Bennett seraient plutôt prêts à le libérer « quand il aura achevé l’intégrale des symphonies de Haydn ». Il y en a 104 !

Christophe Huss était l’invité de l’Orchestre symphonique de Kitchener-Waterloo.

Andrei Feher – The Great Romantics

Beethoven, Brahms, Dvorák. Charles Richard-Hamelin (piano). Kitchener, vendredi 2 novembre 2018.