Les énigmes mystiques de Joseph Haydn

Ce dipôle de moments musicaux hors normes nous met sur la voie d’une signification non historique et non belliqueuse, pleinement théologique.
Photo: Les Violons du Roy Ce dipôle de moments musicaux hors normes nous met sur la voie d’une signification non historique et non belliqueuse, pleinement théologique.

Alors que les formations symphoniques programment assez peu de répertoire sacré et que les messes de Haydn, Mozart, Beethoven, Bruckner sortent tranquillement du répertoire au profit quasi exclusif de quelques requiem (Verdi, Fauré, Brahms, Mozart, Britten, Berlioz) et de quatre oeuvres de Bach, il est surprenant que des concerts tels que celui de samedi proposant une célèbre messe de Mozart et un chef-d’oeuvre de Haydn, par les meilleurs interprètes au pays en la matière, n’ait pas rempli davantage qu’une demi-Maison symphonique.

Haydn ne vend pas, dit-on. C’est bien dommage, car c’est un musicien qui mérite autant d’attention que Bach. Mon reproche majeur à l’égard de Bernard Labadie sera de ne pas avoir parlé avant cette Messe « des angoisses », ou « des temps d’angoisse », un titre qui se rapporterait à une guerre à laquelle se réfère plus précisément le titre alternatif de « Messe Nelson », en référence à l’amiral Nelson qui, à Aboukir, en 1798, détruisit la flotte française.

Sauf que ces titres ne sont pas de Haydn, que l’allusion, dans une esquisse, à une « angoisse » ne se rapporte pas forcément à un « temps de guerre » et qu’Eisenstadt (où Haydn composait alors) est loin d’Aboukir. Quel que soit le fin fond de l’histoire, il y a là un moment incroyable : le Benedictus avec un déchaînement intense. Bernard Labadie ne l’a pas manqué et en a fait un coeur de son interprétation, au même degré que le Crucifixus, hébété.

Ce dipôle de moments musicaux hors normes nous met sur la voie d’une signification non historique et non belliqueuse, pleinement théologique, avancée en son temps par Carl de Nys : « La victoire que Haydn transcrit ici en musique, c’est celle du Vainqueur sur la mort. » Cette « Missa in Nomine Domini » (titre original de Haydn) serait donc celle qui, entre toutes, illustrerait la Rédemption par la mort du Christ. On aurait donc vraiment aimé entendre Bernard Labadie nous parler de cette partition et savoir, par exemple, si les registrations stridentes de l’orgue positif dans le Gloria étaient faites, exprès, pour nous titiller et nous sortir de notre zone de confort.

Face au tumulte haydnien, qui débute dès un Kyrie inhabituellement percussif et dissonant, la Messe du couronnement de Mozart apparaît certes inspirée, mais plus conventionnelle. Bernard Labadie n’y a mis aucun grain de poivre à part des tempos très soutenus sur les interventions des solistes : il a simplement « nettoyé » une écoute plombée par des versions souvent empesées. On ne peut pas dire que le tout était une bombe émotionnelle ou de sensualité mystique, même si l’Ave verum avait été inséré après le Credo.

Vocalement, les concerts de La Chapelle de Québec sont les « assurances tous risques » et leur niveau ne s’est pas démenti. Homogénéité, beauté et rondeur des nuances forte : une superbe soirée, d’autant que Haydn avait été rodé à Carnegie Hall la semaine dernière. Côté solistes, Karina Gauvin avait remplacé Kimy Mc Laren. Il est clair que le quatuor était équilibré avec cette dernière et non pour Karina Gauvin, dont la voix a désormais plus de volume et d’assise. Cela a augmenté le dramatisme de Haydn mais un peu débalancé le Mozart.

Bernard Labadie, cérémonie des Lumières

Mozart : Messe du couronnement. Ave Verum. Haydn : Missa in Angustiis (Messe « dans les angoisses » ou « Nelsonmesse »). Karina Gauvin (soprano), Mireille Lebel (mezzo), Lawrence WIlliford (ténor) Neal Davies (baryton), La Chapelle de Québec, Les Violons du Roy, Bernard Labadie. Maison symphonique de Montréal, samedi 3 novembre 2018.