Christine and the Queens: identités multiples

«Chris, ce n’est rien de plus que Christine, plus vieille et plus affirmée», nous dit Héloïse Letissier.
Photo: Suffo Moncloa «Chris, ce n’est rien de plus que Christine, plus vieille et plus affirmée», nous dit Héloïse Letissier.

Héloïse ? Christine ? Chris ? Votre Majesté ? Comment préférez-vous que je vous appelle, Madame ? Au téléphone, la Française aux identités multiples rit avec l’air de vouloir dire qu’on peut bien l’appeler comme ça nous chante… « En fait, Chris, ce n’est rien de plus que Christine, plus vieille et plus affirmée », tranche l’auteure-compositrice-interprète qui viendra présenter mardi le nouveau spectacle de l’album funk-pop Chris paru le mois dernier, un spectacle qu’elle décrit « comme un opéra » et qu’elle offre en anglais ou en français, selon l’auditoire devant lequel elle danse et chante.

« Chris, ce n’est pas un masque que je portais pour faire ce deuxième album, enchaîne-t-elle. C’est vraiment [ce qui définit] où j’en suis, moi, dans mon exploration, tout simplement. Je reviens très facilement à Saint Claude et Christine », deux chansons de son premier album, Chaleur humaine, paru en 2014. « C’est très facile d’ailleurs de faire le lien entre les deux albums. Chaleur humaine appelle Chris. Cette chanson, je la joue en tournée parce que la première phrase est : ”Je suis contre les chastetés”. Ça pourrait être le sous-titre de l’album Chris. »

La musicienne, qui s’est tantôt décrite comme bisexuelle puis pansexuelle, déplore d’ailleurs que cette image de Chris ait fait parler d’elle (de lui ?) davantage que la musique de son album bilingue. En France particulièrement, comme si les cheveux courts et le look garçon n’étaient que poudre de marketing aux yeux des fans, émaillant même les critiques de cet album pourtant excellent, gavé de funk électro-pop vaguement rétro et d’une redoutable efficacité.

« Moi aussi, j’ai été surprise de l’accueil, commente prudemment Héloïse. En France, on a aucunement parlé de musique. Plutôt du personnage — avec violence, parfois. La musique était absente de la discussion. Toute la méfiance autour de l’idée de se réinventer, de se renommer, j’ai trouvé ça un peu décevant. Depuis le début [de ma carrière] que je parle de liberté, de fantaisie, de plaisir de se dire et de se raconter, pourquoi serait-ce du marketing ? Je trouvais dépassée toute cette idée d’une construction marketing parce que ça a toujours été là avec moi. Ensuite, j’espérais désespérément parler de musique, et personne ne voulait m’en parler. »

Un peu comme avec Gainsbourg, tiens. Son nom surgit dans la conversation parce que Christine cite, parmi les influences du nouvel album, le groupe p-funk américain Cameo, les légendaires producteurs r b Jimmy Jam et Terry Lewis (Janet Jackson), l’album 7 Days of Funk de son collaborateur Dam-Funk et Love on the Beat du regretté Serge. « Je n’ai jamais compris, je trouve que ses deux derniers albums [Love on the Beat, 1984 et You’re Under Arrest, 1987] ne sont pas reconnus à leur juste valeur. La production est super, c’est très moderne, et surtout c’est très queer. Love on the Beat, quand même un grand album queer ! »

« À vrai dire, ces références sont des kicks musicaux que j’ai toujours eus, mais que je n’avais pas mis sur le premier album. Cet album que Dam-Funk a fait avec Snoop Dog est frais dans la production, très rude, un peu lo-fi, minimaliste, mais en même temps ça tapait hyper fort, et avec cette espèce d’énergie sensuelle. Il y a de la texture dans ses productions, les basses sont charnues, elles prennent de l’espace, même chose pour les productions de Cameo. Et il y a aussi beaucoup de plaisir, de flamboyance ; comme je voulais parler beaucoup de désir, ça me paraissait assez jouissif de travailler avec ces ambiances et ce genre de tempo ».

Sur les musiques de Chris, Christine chante « beaucoup l’émotion, les sentiments, l’amour et le désir ». Un mot revient souvent dans ses textes en français : plaire. La musicienne s’étonne de la remarque : « C’est sans doute inconscient, il y a cette obsession chez moi d’être vue, d’être comprise, d’être regardée pour ce que je suis vraiment, qu’on arrive à voir derrière mon visage. »

« Lorsque je suis devenue Christine, j’avais le sentiment de ne pas être vue ni entendue […]. Paradoxalement, le personnage de scène me donne l’occasion de me montrer vraiment, c’est-à-dire que je ne me cache pas du tout, je suis dans le dénuement : voilà qui je suis, voilà ce que je n’arrive pas à dire dans les soirées, quand je suis tout près de toi… J’ai l’impression que l’écriture [de chansons] me précise. Ensuite, plaire ou ne pas plaire, j’en joue et, en même temps, je m’en fiche. J’essaie de me libérer du regard des autres, mais j’en ai souffert beaucoup quand j’étais jeune, je crois… »

Héloïse Letissier venait d’atterrir aux États-Unis au moment de notre conversation. Une dizaine de concerts en territoire américain, en plus d’un passage au Late Show with Stephen Colbert mardi dernier, le temps d’interpréter Comme Si entourée de ses six danseurs et quatre musiciens. Son concert à la Place Bell sera le dernier de ce côté de l’océan avant d’aller chanter une douzaine de fois pour les Britanniques.

« C’est super de retourner sur scène, ça me fait plaisir de venir défendre cet album parce qu’on a travaillé un spectacle sur lequel on prend beaucoup de paris, abonde Sa Majesté. Je ne pense pas que ce soit un concert très classique ; on y est allés avec des propositions esthétiquement très théâtrales, et c’est un défi parce qu’on travaille sur une scénographie différente, sans écrans DEL, stroboscopes ou des trucs comme ça. Plutôt des effets organiques plus associés à une mise en scène opératique. On se demandait : “Comment est-ce que les gens allaient recevoir le spectacle ?” Pour l’instant, ça se passe bien, c’est même assez poignant. Au début, je pense que les spectateurs sont parfois un peu déstabilisés dans l’écoute parce que c’est nouveau, mais à la fin, on sent qu’on a réussi à les emmener en voyage. »