Un «Or du Rhin» futuriste

Dans le «Ring», en 15 heures de musique, se déploie une parabole de l’humanité : argent, pouvoir, valeur, amour, trahison. Pour cela, Wagner a inventé le concept d’œuvre d’art totale qui lie musique, théâtre, poésie, peinture et architecture.
Photo: Cory Weaver Dans le «Ring», en 15 heures de musique, se déploie une parabole de l’humanité : argent, pouvoir, valeur, amour, trahison. Pour cela, Wagner a inventé le concept d’œuvre d’art totale qui lie musique, théâtre, poésie, peinture et architecture.

Opéra de Montréal présente à partir du 10 novembre, pour la première fois de son histoire en version scénique, L’or du Rhin de Richard Wagner. « Dans cette cyberréalité, la distinction entre les processus biologiques et les artifices industriels a presque disparu. Les dieux sont mi-humains, mi-machines, et les nains minent la technologie du passé — supraconducteurs et ordinateurs — dans l’espoir d’accéder au règne suprême. La technologie s’insinue dans tous les aspects de l’existence et de l’identité, et le statut social de l’individu est défini par son niveau d’assimilation à la technologie. »

 

En l’an 2000, l’Opéra de Montréal (OdeM) avait présenté en version concert Das Rheingold, prologue de Der Ring des Nibelungen, la tétralogie de Wagner. Tous ceux qui étaient en manque d’un parti pris scénique trouveront dans ce credo du metteur en scène Brian Staufenbiehl largement matière à satisfaire leur curiosité !

 

 

 

Le Ring des Nibelungen, qui a occupé Wagner pendant près de 30 années, se décline en un prologue — Das Rheingold, L’or du Rhin — et trois opéras : La Walkyrie, Siegfried et Le crépuscule des dieux. Objet de toutes les convoitises, l’anneau (« Ring ») apporte argent, pouvoir et domination, mais aussi malheur à celui qui le possède.

 

Volé aux Filles du Rhin, ses gardiennes, par le nain Alberich au début du prologue, il retournera ultimement à sa place initiale. En 15 heures de musique se déploie une parabole de l’humanité : argent, pouvoir, valeur, amour, trahison… Pour cela, Wagner a inventé le concept d’œuvre d’art totale (gesamtkunstwerk) qui lie musique, théâtre, poésie, peinture et architecture. L’aboutissement de cette dernière dimension s’est matérialisé par la construction du théâtre à Bayreuth. Le caractère visionnaire et intemporel du Ring et le fait que Wagner souhaitait voir l’art ancré dans son époque ont légitimé de nombreux metteurs en scène à proposer des relectures scéniques. Ce mouvement a été amorcé en 1976 à Bayreuth par Patrice Chéreau, qui situait son spectacle à l’époque de la révolution industrielle. Il y a eu depuis la mode des Ring où les protagonistes portaient des valises, un Ring féministe (à Copenhague), un Ring dont la volonté initiale était de raconter l’histoire américaine (San Francisco), etc.

 

Le prologue tel que vu par Brian Staufenbiehl se place dans un « futur indéterminé où la science et la technologie ont rejoint la nature et où l’organique, le mécanique, le numérique ont commencé à fusionner ».

 

À l’opposé de Robert Lepage, guidé par un retour aux sources du mythe wagnérien, la mythologie scandinave, Staufenbiehl cherche à « jumeler le monde mythique de Wagner aux enchevêtrements mystérieux et complexes de notre ère technologique ».
 

Orchestre sur scène

Avant Montréal, Brian Staufenbiehl a présenté ce Rheingold futuriste au Minnesota Opera et à l’Arizona Opera. Pour l’instant, le prologue est isolé. Mais sa conception n’est pas aléatoire : « Si nous devions faire le Ring au complet, ce qui n’est pas le cas pour l’instant, le concept dramatique est bouclé sur l’ensemble des quatre opéras, mais L’or du Rhin se tient par lui même », confie le metteur en scène interrogé par Le Devoir.

 

Et de nous donner quelques précisions : « L’or, c’est l’électronique ; les dieux peuvent mourir comme toute technologie ; les géants sont des nerds qui utilisent la technologie pour communiquer avec les dieux et les Nibelungen souhaiteraient accéder au niveau des dieux. » Dans cet univers, l’anneau de toutes les convoitises est électronique, sorte de pile miniaturisée de grande énergie. « On ne sait jamais ce qui donne le pouvoir à l’anneau et à l’or. On sait que cela donne du pouvoir, mais ni comment ni pourquoi. J’utilise donc pleinement la mythologie », observe Brian Staufenbiehl.

 

On peut se demander ce que vient faire la déesse Erda dans un tel concept. « Elle est la forme pure, la terre. Les hommes vont et viennent. Les dieux sont mortels mais la terre continue. Tout finit, mais pas elle. Quand à la fin du cycle tout brûle, elle est toujours là. »

 

Pour le Walhalla, Staufenbiehl, qui est aussi décorateur, a choisi « de mettre de l’électronique dans les rochers », mais d’avoir un « intérieur mystérieux ».

 

Principale particularité, l’orchestre sera sur la scène. « La fosse du Minnesota Opera était trop petite. De cette contrainte nous avons fait un concept, en mettant l’orchestre au cœur de la texture. Nous obtenons donc une musique très fondue et pouvons utiliser la fosse pour le Rhin et le Nibelheim. Nous pourrons aussi profiter de moments où les chanteurs seront plus proches du public. Celui-ci saisira vraiment la peine des géants, beaucoup plus papable que d’habitude. » Le décor sera rehaussé par des projections. Staufenbiehl promet de les utiliser pour « renforcer la narration, pas pour distraire le public ».

 

Le jeune baryton-basse américain de la relève Ryan McKinny chantera son premier Wotan, souverain des dieux, qui a perdu son œil gauche, symbole d’intuition et de sentiment (Wotan est un dieu guidé par la raison). Nathan Berg incarnera le nain Alberich, voleur de l’anneau. Les deux basses dans les rôles des géants Fasolt et Fafner, qui construisent le Walhalla pour les dieux, seront Soloman Howard et Julian Close. Le ténor David Cangelosi sera l’habile forgeron Mime, frère d’Alberich. Il lui confectionnera le Tarnhelm, un heaume magique.

 

Dans la cohorte des dieux, on rencontrera Donner, dieu du tonnerre (Gregory Dahl), et Froh, dieu du printemps (Steeve Michaud). Aidan Ferguson sera Fricka, épouse de Wotan, et Caroline Bleau, Freia, sœur de Fricka, qui, gardienne des pommes d’or, est garante, par la consommation desdites pommes, de la jeunesse éternelle des dieux. C’est elle que Wotan aurait épousé s’il n’était borgne. La déesse terre, Erda (Catherine Daniel) tentera en vain de ramener tous ses congénères divins à la raison en exigeant de Wotan qu’il se débarrasse de l’anneau arraché au doigt d’Alberich.

 

L’ascendant de Wotan sur Alberich a été pris grâce à un personnage important de L’or du Rhin, le très rusé Loge, demi-dieu, maître du feu. Ce rôle sera chanté par Roger Honeywell.

 

Andrea Núñez (Woglinde), Carolyn Sproule (Flosshilde) et Florence Bourget (Wellgunde) ouvriront dans les eaux du Rhin (ou ce qu’il en reste !) la voie à une action dirigée par le chef américain Michael Christie, à la tête de l’Orchestre Métropolitain.

Concerts de la semaine

Queyras-Bach. Deux semaines avant l’ouverture du Festival Bach, et un mois avant Yo-Yo Ma, qui les présentera dans ce cadre, Jean-Guihen Queyras revient à Montréal jouer les six Suites pour violoncelle de Bach en deux soirs pour la Fondation Arte Musica à la salle Bourgie. Il s’était livré à l’exercice (en un bloc) à la salle Pollack en 2010 et nous avions rangé le concert parmi les trois grandes soirées de l’année. Mardi 6 et mercredi 7 novembre à 19h30, salle Bourgie

 

Albert Herring. Opéra McGill présente Albert Herring de Benjamin Britten. Ouvrage d’un genre rare chez le compositeur, Albert Herring (1947) est un opéra-bouffe de chambre d’après la nouvelle Le rosier de madame Husson de Guy de Maupassant. Sachant qu’un autre opéra de chambre de Britten, The Rape of Lucretia (1946) nous avait révélé il y a quelques années le talent de Philippe Sly, aurons-nous cette fois une surprise équivalente? Jeudi 8, vendredi 9 et samedi 10 novembre à 19h30, salle Pollack

 

Das Rheingold

Opéra en quatre scènes de Richard Wagner. Prologue de Der Ring des Nibelungen (L’anneau du Nibelung). Production du Minnesota Opera. Direction musicale: Michael Christie. Mise en scène et décors : Brian Staufenbiel. Costumes: Matthew LeFebvre. Éclairages : Nicole Pearce. Projections : David Murakami. Salle Wilfrid- Pelletier, les 10, 13, 15 et 17 novembre à 19h30.