Une machine à boules nommée Francoeur

Il y a des dizaines de Francœur différents à l’intérieur de ce bon vieux Lucien, pas que ce vague émule de Jim Morrison ou de Rimbaud.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Il y a des dizaines de Francœur différents à l’intérieur de ce bon vieux Lucien, pas que ce vague émule de Jim Morrison ou de Rimbaud.

À la Brasserie Bernard, un de ses quartiers généraux, Lucien Francoeur commande en ce début de soirée son « combo habituel », sans avoir à préciser au serveur de quoi il s’agit (un Jack Daniel’s avec Coca-cola et une bière), puis feuillette notre exemplaire de Minibrixes réactés (L’Hexagone, 1972), son premier recueil de poésie.

Malgré les 70 ans qui lui tombaient dessus le 9 septembre, et malgré l’heure matinale à laquelle il s’est réveillé aujourd’hui pour accorder des entrevues (il a l’habitude de sortir du lit entre 14 h et 16 h), le poète rock récite de mémoire les cinq vers fondateurs de ce livre radical et exploratoire, tapés à six heures du matin, sur acide, en rentrant de la Nuit de la poésie en 1970. « Ostéalgie/tu te vickvaporubes si mentholement mint/à mes narines hystériformes/que je me culbute de traviole/contre les parois de ta pastille ».

De quoi rappeler qu’il y a des dizaines de Francoeur différents à l’intérieur de ce bon vieux Lucien, pas que ce vague émule de Jim Morrison ou de Rimbaud, citant constamment des passages du Rap à Billy, qui hante l’imaginaire collectif (et que caricature l’émission d’ICI Première À la semaine prochaine).

« Dans ce temps-là, c’était pas juste important de faire des poèmes, c’était important que la langue soit travaillée, qu’elle soit triturée dans ses entrailles », se rappelle-t-il en parcourant Les grands spectacles, un autre de ses recueils importants. « Ça procédait du dadaïsme, du surréalisme. Il fallait que ce soit foudroyant, percutant, viscéral. »

La lumière du mythe

On tentera de célébrer le plus grand nombre de facettes possibles de ce Lucien Francoeur rempli de contradictions vendredi soir aux Foufounes électriques, à l’occasion des 70 ans du rockeur sanctifié. Ce banquet de bums, animé par MC Gilles, réunit en première partie une dizaine de poètes (sa fille, Virginie, sa blonde, Claudine Bertrand, Jean-Paul Daoust, Claude Péloquin) avant un spectacle de la version 2.0 d’Aut’Chose, dont se mêleront des invités comme Papillon, Yann Perreau, des membres de Voivod et Michel Faubert.

Le Charbonnier de l’enfer se trouve dans la chambre à lait de la ferme familiale quand il entend pour la première fois Aut’Chose à la radio. « C’était tellement loin de mon quotidien de fils de cultivateur. Dans ce que Lucien chantait, il y avait une mythologie de la ville, quelque chose d’à la fois lumineux et sombre », se souvient le conteur, qui interprétera vendredi soir aux Foufs la version très nietzschéenne de Blue jeans sur la plage enregistrée en 1975 par le chanteur-qui-chante-pas sur le second long-jeu de son groupe.

Lumineux, le freak de Montréal, vraiment ? « Oui ! Ce que j’adore chez Lucien, c’est que c’est un homme qui s’émerveille. Lucien n’a peur d’aucun mythe, il les a tous embrassés. Il a même fait un mythe de lui-même ! »

« Les textes de Lucien, c’est comme un voyage dans une machine à boules, poursuit Faubert. T’es la boule et tu te fais bardasser, les lumières s’allument de tous bords tous côtés. Dans Hollywood en plywood, il passe du coeur d’Édith Piaf à de la tête de Brian Jones, à Saint-Denys Garneau mort désossé dans les corridors des écoles de l’ignorance. Et pour moi, quoi qu’on en pense, il n’y a rien de contradictoire dans ce foisonnement de références là. »

Entre fièvre et solitude

« Ma vie est un festin de fièvres », écrit Lucien Francoeur dans Chasseur de matière sombre, à paraître en décembre aux Écrits des Forges. « J’ai la solitude lourde/comme un dix-roues », ajoute-t-il plus loin, en posant les deux jalons — ivresse et isolement — d’une existence écartelée entre vertiges de l’écriture, de l’argent ou de la défonce, et incorrigible mélancolie.

Élaboré par son anthologiste Bernard Pozier à partir d’une trentaine des trois cents carnets que le rebelle sans cause remplit à la plume fontaine depuis 1980, ce nouveau livre inattendu, plein de l’Amérique paradoxale que magnifie depuis toujours son oeuvre, révèle aussi parfois un septuagénaire rongé de regrets. Le voici donc qui rêve de faire un voyage en Californie avec son défunt père, un alcoolique qu’il dépeignait jadis comme le tyrannique représentant d’un ordre établi à renverser.

Une miséricorde nouvelle amenée par l’âge ? Francoeur attribue plutôt cette « sagesse » à sa pratique du bouddhisme, même s’il semble aujourd’hui plus intime de l’abattement ou de la noirceur que d’une quelconque forme de sérénité ou de zen. « Tu me vois au pire de mon état. Je ne prends pas soin de moi », laisse-t-il tomber en confiant ne craindre pas du tout la mort, mais beaucoup la maladie. Son père est parti à 96 ans, répétera-t-il à quelques occasions comme pour se convaincre de quelque chose, même s’il sait pertinemment que son père n’a pas vécu la même vie que lui.

Puis cette tirade typiquement Francoeur : « Tous mes amis sont morts, tous mes héros sont morts. Tous mes espoirs sont morts, toutes mes attentes sont mortes. » Nous lui rappelons qu’on lui prépare une grande fête et qu’une kyrielle de jeunes artistes le vénèrent (Serge Brideau des Hôtesses d’Hilaire, pas plus tard que le week-end dernier, dans ce journal).

« Quand Serge Brideau me prend dans ses bras, ça compense toutes les injures que j’ai vécues, man », rétorque Lucien avant se lancer dans un éloge d’environ vingt minutes (minimum) du colosse acadien. L’ancien gars de radio a de la jasette au point où certaines de ses histoires semblent parfois s’abreuver de fiction. Il jure pourtant « ne pas avoir besoin de mettre du glaçage sur des moments de [sa] vie ». « Même quand ils sont rough ou pitoyables, je te les donne tels quels. »

« Pour être l’ami de Lucien, faut que t’aies de bonnes oreilles », observe avec toute l’affection du monde son vieux chum le poète Fernand Durepos, qui prendra aussi le micro vendredi soir. « Lucien sait très bien qu’il a fait des choses importantes et je l’aime pour ça : il s’assume autant dans son ego que dans sa fragilité, qu’il révèle quand tu le connais plus intimement. Ça me fait penser à Gerry Boulet, qui disait : “Les rockeurs peuvent ben avoir dix mille tattoos, ce sont tous de gros coeurs tendres.” »

Les 70 ans du rockeur sanctifié

Dans le cadre de Coup de coeur francophone aux Foufounes électriques, le 2 novembre à 20 h