Tout balancer pour mieux repartir

Le groupe prépare un album à paraître sur sa nouvelle étiquette Slam Disques.
Photo: Jonathan Pouliot Le groupe prépare un album à paraître sur sa nouvelle étiquette Slam Disques.

Tu sais, ce moment où tu rentres chez toi et t’as juste le goût de crier dans ton oreiller ? Ben c’est ça, l’idée du band », résume David Horan, bassiste qui vote à chaque élection, travaille dans l’industrie de la télévision et du cinéma et joue dans Fuck Toute, un quatuor grindcore « des fois encore payé en bières » lorsqu’il donne un concert. Soyez rassurés, Coup de cœur francophone n’est pas pingre, et les musiciens seront correctement rémunérés après leur concert de samedi soir à l’Esco. Encore faut-il qu’ils assurent une performance complète.

« On s’est fait dire de jouer longtemps, ça veut dire au moins toutes les tounes de notre répertoire, entre 15 et 18. » L’important, c’est d’étirer ça à une bonne demi-heure, ce qui exigera quelques modifications aux structures de leurs chansons. Exemple : tirée de leur premier album paru à l’automne 2016, la chanson Ascenseur ne dure que 23 loufoques et brutales secondes. La plus longue des 16 de ce disque coup-de-poing récompensé au gala GAMIQ l’an dernier dans la catégorie album punk de l’année dure deux minutes et trente secondes, un langoureux groove s’intitulant J’veux te détruire.

Y’a pas à dire, Fuck Toute a le sens de la concision, accentuée par l’incroyable énergie qui émane de son album. Concis et percutant, jusque dans son évocateur nom, qui bannit sa musique des ondes commerciales comme un tatouage facial disqualifie quelqu’un pour un emploi dans un comptoir bancaire.

Un nom qu’on jugera peut-être vulgaire, en reconnaissant tout de même qu’il est passé dans la langue courante. « Cette expression… c’est ça qui est drôle, remarque Horan. On a fondé le groupe en 2011, et c’est François [Gagnon, chanteur, ex-Les Guénilles] qui a dit : “On va appeler ça Fuck Toute”. Au début, on a joué un peu à CISM, mais c’est ensuite qu’on a vu l’expression apparaître sur les banderoles dans les manifs » durant la grève étudiante de 2012. L’expression est ensuite devenue un graffiti vite appliqué, vite compris et par la bande, une publicité pour le groupe, « contre notre volonté », assure le bassiste.

Hé, même la poète et nouvelle députée de la circonscription de Taschereau pour Québec solidaire, Catherine Dorion, a créé (avec Mathieu Campagna) une œuvre théâtrale nommée Fuck Toute, présentée encore l’automne dernier. « Aucune idée si c’est inspiré de nous. Dans le fond, chaque fois que je vois “fuck toute” graffité sur un mur, je pense d’abord que c’est à cause de la grève étudiante. L’affaire, c’est qu’au Québec, on dit “toute”, mais c’est quand même censé s’écrire sans le “e”. Nous, on a ajouté le “e” pour nous distinguer. Seulement, lorsqu’on voit l’expression en graffiti, la faute d’orthographe est encore là, donc je ne sais pas si ça vient de nous ou pas. »

Réflexion et instinct

Pour autant nihilistes, les gars de Fuck Toute ? Même pas. On le devine d’abord dans le souci du détail présenté par le groupe, ce logo détourné de celui du légendaire groupe Black Flag, la pochette soignée de l’album, on dirait presque une nature morte de Cézanne.

Même la démarche créative du groupe est réfléchie… dans sa façon d’être instinctive. « Le premier album est né d’un coup. Tous les riffs ont été faits sur-le-champ. On en a un, c’est fait. Un autre riff, une autre chanson. Le premier jet est toujours le bon. Les textes, c’est la job de François, qui haït ça écrire. On arrive en studio avec nos riffs, il s’assoit sur le coin d’une table, écrit la chanson d’une traite, on enregistre, puis il finit par le regretter. Après, à nous de vivre avec la chanson. »

« Pour nous, “fuck toute”, c’est balancer tout ce qui existe et repartir sur de nouvelles bases, philosophe David. Si, chaque matin, on se levait en se disant : “Fuck toute !”, ensuite on regarderait en avant en se demandant vraiment ce qu’on aime. On aime nos parents, on aime ce qu’on fait, notre blonde, jouer de la musique. C’est construire ses journées sur de nouvelles bases positives. »

« C’est sortir le méchant, poursuit le bassiste. Nos chansons, ce sont simplement des émotions très normales que tout le monde a dans la vie et qui méritent d’être exprimées en musique. Moi, j’aime Louis-Jean Cormier, j’en écoute, c’est toujours amené avec de belles couleurs, un peu de mélancolie, jamais de rage. La rage, on dirait que c’est tabou en musique au Québec, alors que c’est un sentiment tout à fait normal. »

Pour Coup de cœur francophone, Fuck Toute prépare un concert constitué du premier disque et d’une poignée de chansons inédites, lui qui planifie, avec l’experte spontanéité qui fait sa marque musicale, un prochain album à paraître sur sa nouvelle étiquette Slam Disques. « C’est sûr que ça va être cru comme show, confirme David. À chaque chanson, on fait quelque chose de spécial. On lâche nos instruments, ou François se lance dans la foule ou se jette par terre… On ne sait jamais d’avance ce qui va se passer ! Ce sera un beau défi. »

Fuck Toute + Le Prince Harry + MSS FRNCE

À Coup de cœur francophone, au bar-spectacle L’escogriffe, le 3 novembre à 22 h