Sensibles portraits

Le chef d’orchestre Jean-Marie Zeitouni et les musiciens d’I Musici ont pris des risques et s’en sont bien tirés, dimanche.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le chef d’orchestre Jean-Marie Zeitouni et les musiciens d’I Musici ont pris des risques et s’en sont bien tirés, dimanche.

Si le titre du premier concert d’I Musici à la Maison symphonique a changé très récemment, passant de L’essence d’une femme à Portraits de femmes, ce n’est pas en raison de la perte d’une commandite de Petro Canada, mais parce que, avec moins de pompe, « Portraits » se voulait plus en adéquation avec le programme.

Contrairement à ce que l’on pouvait penser, le concert est resté fort modeste dans son exploration des compositrices : Hildegarde von Bingen, Lili Boulanger, Ana Sokolovic. Même la commande d’une nouvelle oeuvre est allée à un homme, Éric Champagne, rendant toutefois hommage à une femme, la sculptrice Louise Viger, à travers un à-plat harmonique quasi extatique émergeant de réminiscences du Stabat Mater de Pergolèse et mobilisant six voix féminines vocalisant sur la voyelle « a ».

On sait Éric Champagne expert du contemporain consensuel. Il l’a prouvé une fois encore. Il aurait été intéressant de mettre plus étroitement en relation son Chant des matières avec les Sirènes de Lili Boulanger et de Claude Debussy, qui, elles aussi, demandaient à être juxtaposées.

Du papier à la salle

Un programme conceptuel présente toujours un défi particulier. Il est tentant de faire bouillonner l’intellect sur papier, ce qui ne veut pas dire que le concept passe en salle. À cet égard, les première et seconde parties de Portraits de femmes avaient des qualités opposées. La 1re, ouverte par une saisissante procession sur la musique a cappella de von Bingen (chanteuses, ne mettez pas des talons hauts si vous marchez en chantant !), glissait mieux sur le plan musical, même dans des transitions surprenantes comme celle de von Bingen avec la 1re scène d’Eugène Onéguine.

Seule énigme insoluble : où placer la scène 3 de Svadba de Sokolovic ? Chapeau, en tout cas, aux six chanteuses, car Svadba est en général chanté par des artistes longuement immergées dans un projet scénique.

Anne-Marie Cadieux lisait des textes choisis entre les pièces musicales. Un peu flottante dans la 1re partie, cette contribution s’est avérée majeure dans la 2e avec la succession de la lettre de suicide de Virginia Woolf et de la Mort d’Ophélie de Berlioz et celle d’un extrait de Médée d’Euripide et de « Senza Mamma » de Suor Angelica (Puccini).

Dans un tel programme, le mieux est l’ennemi du bien : afficher un air énorme comme « Grossmächtige Prinzessin » d’Ariadne auf Naxos par Aline Kutan, c’est lui faire voler le show malgré elle. Il faut rester convivial et collégial, à l’image de la fin idéale, avec Le songe d’une nuit d’été de Britten.

Le concert a bénéficié de l’apport du choeur de chambre Schulich. Il manquait deux voix pour solidifier les altos et il faudra travailler la pureté des attaques aiguës des sopranos. Par ailleurs, l’idée d’orchestrer les Litanies à la Vierge noire de Poulenc était mauvaise, car l’oeuvre a beaucoup plus d’impact avec les saillies sonores de l’orgue seul.

Mais qui ne risque rien n’a rien. Jean-Marie Zeitouni et I Musici ont pris beaucoup de risques et s’en sont fort bien tirés.

Portraits de femmes

Choeurs de Von Bingen, Boulanger, Poulenc et Berlioz. Ensembles de Tchaïkovski, Sokolovic, Champagne et Britten. Airs et duos de Mozart, Puccini, Händel, Strauss. Oeuvres orchestrales de Respighi et Debussy. Aline Kutan, France Bellemare et Cécile Muhire (sopranos). Mireille Lebel, Florence Bourget et Hélène Delalande (mezzos). Anne-Marie Cadieux (narration). Choeur de chambre Schulich, Jean-Sébastien Vallée (chef de choeur). Jean-Marie Zeitouni (direction). Maison symphonique de Montréal, dimanche 21 octobre 2018.