Des défis pour la survie (ou un répit) de la musique québécoise

Klô Pelgag en spectacle, en 2017. Pour plusieurs joueurs, la mise en scène doit peser de plus en plus lourd dans le montage d’un spectacle.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Klô Pelgag en spectacle, en 2017. Pour plusieurs joueurs, la mise en scène doit peser de plus en plus lourd dans le montage d’un spectacle.

Tout ne va pas mal dans le monde de la musique québécoise, où la quantité et surtout la qualité du travail qui se rend à nos oreilles sont plus qu’honorables. Mais le moral de l’industrie est plutôt changeant, alors que les métamorphoses numériques qui l’affectent n’en finissent plus de faire valser les habitudes, les modèles et les colonnes comptables, qui tendent de plus en plus vers le rouge.

Alors que l’Association québécoise de l’industrie du disque du spectacle et de la vidéo (ADISQ) tiendra dimanche prochain son 40e gala, la présidente de l’organisation, Solange Drouin, estime qu’il est urgent qu’un « nouvel ordre social » se mette en place dans le monde de la musique, sans quoi « on risque de perdre tout ce qu’on a bâti au fil des ans. »

À la base du désarroi actuel, il y a bien sûr la forte présence des plateformes de streaming dans les habitudes d’écoute, ce qui a par ailleurs entraîné des chutes dramatiques des ventes de disques en format physique. Entre 2016 et 2017, les ventes globales ont chuté de 15 %, alors qu’elles avaient périclité de 25 % entre 2015 et 2016. En chiffres absolus, il s’était vendu l’équivalent de quelque 10,3 millions d’albums en 2012, un chiffre qui atteignait 5,75 millions en 2017, cinq petites années plus tard.

Le constat de Solange Drouin est que de nos jours, « il n’y a personne qui est là pour une autre raison que parce qu’il aime ça, faire de la musique. Ceux qui avaient une seule idée en tête, celle de faire de l’argent, ils ne sont plus là ». Une « épuration » qui peut avoir de bons côtés, mais la réalité est que l’ADISQ est inquiète pour les joueurs qui restent là.

« Ce qu’on souhaite, c’est que les entreprises et les artistes d’aujourd’hui puissent continuer à faire ce qu’ils font dans 10 ou 15 ans, affirme Mme Drouin. Ce que je dis souvent aux pouvoirs publics, c’est que oui, il va y en avoir de la musique demain […]. Mais le défi pour nous, c’est de savoir si notre musique sera là. Ce qui se met en place ne favorise pas nécessairement plus de diversité, ça favorise encore plus la concentration des revenus entre les mains de quelques artistes très populaires de la planète. »

Au minimum, croit l’ADISQ, musiciens, producteurs et programmateurs ont besoin d’un répit en attendant que l’État prenne les choses en main. Mais les défis devant eux sont nombreux. En voici quelques-uns, illustrés par des travailleurs du milieu musical interrogés par Le Devoir.
 

1. Mieux redistribuer la richesse

Aux yeux de David Bussières, membre du groupe Alfa Rococo et cofondateur du Regroupement des artisans de la musique (RAM), le problème principal est que « l’argent que les gens dépensent pour avoir accès à la musique et à du contenu audiovisuel en général ne va peu, voire pas du tout, aux créateurs ». Et ce, dit-il, alors que les Québécois dépensent plus que jamais pour la culture via leurs abonnements à Internet, les appareils mobiles et les plateformes d’écoute en continu. « Ce n’est pas un problème de demande. L’offre est aussi là. C’est un problème de captation de valeur par des entreprises. Les lois ne sont pas encore adaptées, elles ne sont pas obligées de contribuer. »

Solange Drouin de l’ADISQ navigue dans le même sens, alors qu’elle appelle les Spotify, YouTube et autres fournisseurs d’accès Internet de ce monde à contribuer « à cette nouvelle chaîne de distribution de la musique ».

« Mais il y a des articles de la Loi sur le droit d’auteur qui exemptent les fournisseurs d’accès Internet de cette obligation de contribuer », rappelle M. Bussières. Le processus de révision de la loi est entamé à Ottawa depuis mars.
 

2. Découvrabilité

Le terme « découvrabilité » fait son chemin dans les différentes discussions sur le numérique depuis plusieurs années déjà, mais rien ne semble joué en ce sens. En résumé : comment le marché québécois, francophone de surcroît, peut-il tirer son épingle du jeu dans la masse musicale à forte majorité anglophone ?

« Si, sur les plateformes en ligne, on est rémunéré à l’utilisation, encore faut-il être utilisé, résume Solange Drouin de l’ADISQ. Sur tous les services de musique en ligne, il faut qu’on se retrouve dans les listes de lecture. Sinon, on n’aura rien gagné. »

Il faut donc mener de front deux combats, croit David Bussières : celui des redevances aux artistes et celui de la découvrabilité.

L’impact de cet enjeu est vaste, estime pour sa part Steve Marcoux, programmateur musique chez Scène 14-25 et à [co]motion, qui brasse des affaires dans le spectacle à Laval. « À partir du moment où les albums ne sont plus entendus, les artistes ne sont plus capables de faire sortir les gens dans les salles, tout le cycle est cassé », dit-il.
 

3. Spectacle spectaculaire

À notre époque où il est si facile d’avoir accès de son salon à des milliers de productions culturelles, Steve Marcoux croit par ailleurs « qu’il faut rendre le spectacle spectaculaire », et que le simple tour de chant folk, qui a bien sûr toujours sa place, a un ennemi de taille en Netflix. « Il faut des spectacles bien articulés, avec une mise en scène, une bonne script-édition pour les moments entre les chansons […] Il faut amener du spectacle, rendre ça unique et faire en sorte que le déplacement en vaille la peine. On ne peut plus s’offrir des spectacles mous. »

Encore faut-il avoir les moyens de s’offrir du temps et des ressources pour ce faire, souligne Marcoux, qui serait favorable à un certain transfert des subventions du disque vers la scène.

Et le spectacle n’est pas la panacée souvent évoquée pour les artistes, tient à préciser David Bussières. « Il est faux de croire que le spectacle aujourd’hui pallie le manque à gagner de la chute des ventes d’album. Les cachets de spectacles ne sont pas montés en flèche, ce n’est pas vrai, même que c’est sur une pente descendante, je dirais. »
 

4. Essoufflement des petites salles 

Isabelle Ouimet, coordonnatrice à la programmation du Coup de cœur francophone (CCF) et elle-même musicienne, note que dans un certaincréneau, il devient ardu pour un artiste de mettre sur pied une série de spectacles un peu partout au Québec. « On voit vraiment se trancher franchement le monde des diffuseurs subventionnés et celui des diffuseurs non subventionnés, le monde des salles et celui des bars-diffuseurs. »

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «On voit se trancher franchement le monde des diffuseurs subventionnés et celui des diffuseurs non subventionnés, le monde des salles et celui des bars-diffuseurs», note Isabelle Ouimet du CCF.

Ces petites salles tiennent souvent sur les épaules de travailleurs culturels dévoués, qui donnent des dizaines d’heures de plus que ce pour quoi ils sont payés. « C’est une question cruciale pour la survie d’une scène en santé. Il n’y a pas de moyens pour payer le monde, pour encadrer les structures, ne serait-ce que l’aspect contractuel, la promotion, le développement de clientèle. […] À un moment donné, le bénévolat et l’action sociale culturelle, ç’a ses limites. »
 

5. Femmes et minorités

La présence équitable ou paritaire des femmes dans les programmations des festivals et des salles de spectacles a fait couler beaucoup d’encre dans les derniers mois. L’ADISQ se dit « sensible à cette réalité-là » et souhaite voir plus de femmes prendre des places de choix dans l’industrie, autant sur les planches que dans les conseils d’administration. « Mais on n’est tellement pas au début de la chaîne que c’est dur d’agir. »

Isabelle Ouimet du CCF n’est pas partisane « d’un encadrement structurel ou légal », mais opterait pour plus de sensibilisation. Du même souffle, elle admet que la programmation de son festival, qui commence le 1er novembre, n’atteint pas la parité. Mais ce n’est pas faute d’avoir essayé. « Pour mes têtes d’affiche, j’avais une dizaine de femmes sur la ligne de départ. Et au final, il n’y en a qu’une qui reste. Ma liste était très enviable et très belle, mais ça ne s’est pas concrétisé. Et c’est malheureusement aussi la réalité des programmateurs dans n’importe quelle structure. Il y a une question de disponibilité, de moyens, de stratégie, de profil artistique, de ligne éditoriale. Il y a tellement de facteurs qui entrent en ligne de compte qu’on ne peut pas garantir un résultat. »

Et aux yeux de Steve Marcoux, il y a aussi peu d’offres qui s’adressent aux communautés culturelles. « Nos scènes sont trop blanches, on n’est pas en connexion avec notre milieu. » Il faut selon lui bâtir des ponts pour que des artistes et des publics différents investissent les salles de spectacles. La clé ? « Il faut qu’on s’adapte, on n’a pas les mêmes façons de faire. Cet été, on a fait un spectacle de musique indienne, ben ça venait avec un buffet à l’entracte pour les spectateurs ! »
 

6. Les quotas radio

Le dossier de la révision des quotas de musique francophone à la radio commerciale traîne depuis presque trois ans maintenant, mais l’ADISQ s’attend à ce que le CRTC s’y plonge dans les prochains mois. « Dans leur planification stratégique, c’est en haut de la liste. Enfin », dit Solange Drouin. L’ADISQ souhaite garder le taux de 65 % de musique francophone sur les ondes, alors que les radios commerciales aimeraient le voir descendre à 35 %.