Gorillaz au Centre Bell: Albarn et ses airs de fin du monde

Aucun effet scénographique pour le concert, sinon les écrans géants et un solide système d’éclairage. Tout le budget a été investi dans le personnel, la douzaine de musiciens et les invités spéciaux.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Aucun effet scénographique pour le concert, sinon les écrans géants et un solide système d’éclairage. Tout le budget a été investi dans le personnel, la douzaine de musiciens et les invités spéciaux.

À la toute fin du concert, le second seulement que le groupe « virtuel » Gorillaz donnait à Montréal, son leader Damon Albarn a rappelé la parution de l’album Plastic Beach il y a presque dix ans. « Ce n’était pas tellement à la mode comme sujet, a-t-il dit. Le recyclage, le réchauffement climatique… Feels slightly more urgent, don’t you think ? », allusion à l’alarmant rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) dévoilé il y a trois jours. Entouré de sa douzaine de musiciens, il a ensuite déroulé les rythmes rap-pop de la chanson-titre dudit album, et les 9000 fans réunis au Centre Bell ont dansé.

C’est ça, Gorillaz, c’est aussi l’ensemble de la carrière de l’auteur-compositeur-interprète britannique, leader de Blur à l’époque brit-pop et d’une multitude d’autres projets musicaux, tous aussi nourrissants les uns que les autres : inviter au défoulement et à la réflexion sur le monde qui nous entoure. Ces thèmes de fin du monde jalonnent la discographie de son groupe « virtuel » conceptualisé avec l’aide de l’illustrateur Jamie Hewlett, et incarné hier soir sur la scène du Centre Bell par six instrumentistes, six choristes ainsi qu’une poignée de chanteurs et rappeurs invités.

Un an après son mémorable concert sur les plaines d’Abraham durant le Festival d’été de Québec, Gorillaz revisitait ses fans montréalais sans le faste ni la magie de sa première visite chez nous il y a huit ans, justement durant le Escape to Plastic Beach Tour. Entre le concert de Québec et celui d’hier, Albarn avait néanmoins du neuf pour nous : les chansons de l’album The Now Now, lancé en juin dernier, des airs nettement plus enjoués que ceux du dense Humanz paru l’année précédente.

Ainsi, cette nouvelle tournée paraissait comme l’extension de celle menant l’orchestre sur les Plaines ; une structure semblable, même puissante introduction avec le groove rock de M1A1 et sa finale dub qui lève son chapeau à The Clash, suivie peu après par Last Living Souls de Demon Days (2005, la fin du monde de Gorillaz remonte à aussi loin), puis de Saturnz Barz et Tomorrow Comes Today, entrecoupée par la pulsion rap-rock de Rhinestone Eyes.

Dans l’aréna, ce premier tiers de concert paraît un brin figé dans ses idées noires et son souffle rock. Damon Albarn habite la scène avec son aisance naturelle, et fait de ce qui était à la base un projet collaboratif son véhicule personnel, exposant à nouveau son pif légendaire pour les refrains qui nous empoignent et son amour des contrastes, sa mélancolie naturelle appliquée à des rythmes irrésistibles. Aucun effet scénographique, sinon les écrans géants et un solide système d’éclairage : tout le budget a été investi dans le personnel, la douzaine de musiciens et les invités spéciaux.

L’excellente interprétation du funk pop coulant Kansas (du dernier album) vient alléger l’atmosphère, nous en avions besoin. Le soul remonte à la surface en mettant en vedette le talent de six choristes. Après, ça s’est détendu : arrivé enfin à 19/2000 et sa ritournelle d’orgue, Albarn a entrepris d’aller chanter le dernier couplet en plein coeur du parterre, allant aussi loin que le lui permettait le fil de son micro s’étirant jusqu’à la scène. Le concert a levé à ce moment précis, le public aussi.

La seconde moitié s’est avérée beaucoup plus réussie. Après la coulante Humility sont intervenus d’abord les membres de De La Soul pour une épatante version de Superfast Jellyfish, pendant qu’Albarn s’était installé au synthétiseur, laissant tout l’espace à ses collègues. Il est revenu au devant de la scène, guitare acoustique au cou, pour la magnifique On Melancholy Hill, l’une des plus touchantes du répertoire de Gorillaz. La soirée a ensuite vécu un regain d’énergie avec l’arrivée du chanteur soul britannique Peven Everett, explosif sur la rythmique house de Strobelite, puis franchement habité en reprenant le couplet de feu Bobbie Womack sur Stylo, alors rejoint sur scène par le rappeur Bootie Brown (de The Pharcyde). Plus extravagant mais moins dynamique, le vétéran chanteur et producteur house Jamie Principle a fait bonne figure sur l’entraînante Hollywood.

La finale était toute rêvée, alors qu’après Stylo on a eu droit aux classiques Dirty Harry et son groove afro-funk, Feel Good (et le retour de De La Soul), la fine ballade pop rythmée Souk Eye du dernier album, puis Plastic Beach. Au rappel, d’autres classiques, dont Clint Eastwood et Don’t Get Lost in Heaven de Demon Days.

Au Toronto Sun récemment, Albarn laissait entendre que cette tournée de Gorillaz pourrait être la dernière avant longtemps. Le Britannique nous a donné un concert certes inégal, mais généreux, qui devra nous faire patienter jusqu’à sa prochaine visite. Souhaitons qu’elle arrive bientôt — peut-être même après la sortie annoncée du prochain album du projet, The Good, The Bad & The Queen, super-groupe réunissant Paul Simonon de The Clash, Simon Tong de The Verve et le légendaire batteur afrobeat Tony Allen.