Conversation dans le «grand salon» de Gilles Vigneault

Ni conférence ni récital, pas plus qu’entrevue. Gilles Vigneault a convié son public à une «conversation» à la Cinquième Salle de la Place des Arts vendredi.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ni conférence ni récital, pas plus qu’entrevue. Gilles Vigneault a convié son public à une «conversation» à la Cinquième Salle de la Place des Arts vendredi.

« L’envie de redonner la parole aux gens qui viennent depuis tant d’années me voir parler tout seul… » répond Gilles Vigneault à Françoise Guénette quand elle lui demande ce qui a présidé à ce rendez-vous pareil à nul autre. Mais encore ? Ni conférence ni récital, pas plus qu’entrevue, précise celle qui tient pour l’occasion la place de l’animatrice-intervieweuse-complice. Un mot cerne mieux que tous les autres la proposition, fourni comme de raison par monsieur Vigneault : c’est à une « conversation » que nous sommes conviés.

Ce qui n’empêche pas l’interprète Gilles Vigneault de chanter et faire chanter sa parole telle que mise en musique depuis six décennies : accompagné au piano par Philippe Noireaut, il en sert une de circonstance pour commencer : Au doux milieu de vous. S’intercaleront ainsi J’ai planté un chêne, Si les bateaux, au gré des sujets abordés.

« Il n’y a pas de sujet tabou », ajoute celle qui se présente comme la « maîtresse d’école » de cette Cinquième Salle de la Place des Arts transformée pour l’occasion en amphithéâtre d’école de la vie.

Comment transmettre la culture aux enfants, Monsieur Vigneault ? La question vient d’une éducatrice. « Ça veut dire la respecter, la considérer comme essentielle à la vie en société. Ça veut dire aussi aimer ses enfants… » Voilà notre fin diseur lancé : « La transmission, c’est la première éducation… »

Baudelaire et Racine à la rescousse

Comment c’est venu chez vous, la rébellion, et le mot « cul » dans Jos Montferrand ? « Ben, naturellement… » Les rires fusent. Et le sacré Gilles de faire l’inventaire des mots que l’on peut composer avec « cul » : cul sec, cul-de-jatte, etc. Quant à la chanson de 1962, le parolier poète soutient que l’utilisation du mot était « anecdotique », et « s’apparentait à un thème de Baudelaire ».

Quatre jours après l’élection provinciale, presque toutes les interventions portent une charge politique. Héritage, éducation, culture, tout tourne autour de ce qui taraude et inquiète les spectateurs encore sous le choc. « Si on avait eu un cent pour cent de votation, on n’en serait pas où on est aujourd’hui », admoneste le presque nonagénaire, s’adressant moins à nous qu’au Québec tout entier. C’est très Vigneault, ça : en conversation ou en entrevue, c’est pareil, il parle à travers ses interlocuteurs pour atteindre le plus grand nombre.

Toutes les questions sont passablement pertinentes : Gilles Vigneault a le public qu’il mérite, personne ne s’attend à autre chose qu’une conversation relevée. Et c’est le cas. Pour l’avoir rencontré souvent, je peux en témoigner : en sa compagnie, on est au meilleur de soi. Exigence, émulation, sa parole fait forcément de l’effet. Contagion de la réflexion. Virus du beau verbe. Prosodie qui prolifère. C’est physique, avec lui. Tiens, le voilà qui cite un vers en monosyllabes de Racine, et hop ! On a envie de lire du Racine. « Dans la nuit des mots », chante Vigneault en complément : il a un jour tenté l’expérience monosyllabique, vous pensez bien.

De la culture aux signes religieux

Est-ce que vous portez des signes religieux, Monsieur Vigneault ? Non, il n’en a pas besoin. « Je suis très religieux, nuance-t-il, ça vient de mon latin, de religare, qui veut dire “relié à quelque chose”. Croire en quelque chose, c’est très important, pour secourir les gens dans leurs épreuves. La foi, je n’ai jamais perdu ça. La foi en soi, la foi en l’autre. » En l’occurrence, l’autre de cette soirée, c’est nous. « Ce soir, je crois en vous. Je crois que personne ici ne souhaite que je me casse la gueule sur scène… Croire, ça s’apparente à croître, et ça m’aide à grandir… » Le renard à col blanc clôt la question à son habile manière. « Voilà pourquoi je ne porte pas de signes religieux : je SUIS un signe religieux ! » Acclamations nourries.

Bientôt, un nouvel album, un nouveau recueil de poésie, prendra le relais. Comme chaque spectateur de ce soir, chaque auditeur en gardera la musique des mots, chaque lecteur en tirera la matière dont il a besoin pour la suite du monde. Et la conversation continuera.