Elton John au Centre Bell: le régal d’une finale royale

Cette tournée d’adieu qui s’arrêtait en ce jeudi soir au Centre Bell ne s’intitule pas «Farewell Yellow Brick Road» pour rien. «Goodbye Yellow Brick Road» est l’album phare de la longue et riche carrière d’Elton John.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cette tournée d’adieu qui s’arrêtait en ce jeudi soir au Centre Bell ne s’intitule pas «Farewell Yellow Brick Road» pour rien. «Goodbye Yellow Brick Road» est l’album phare de la longue et riche carrière d’Elton John.

Qu’est-ce qui frappe le plus, aux premières secondes ? L’accord puissamment martelé qui dit instantanément Bennie and the Jets ? Ou cette scène fabuleuse en forme d’encadrement de tableau antique ? L’effet conjugué, assurément. Je me demande s’il y a eu plus minimale et massive intro dans l’histoire de la musique populaire. Et je ne me souviens pas d’un design scénique aussi magnifique et efficace, ni chez U2 ni chez Roger Waters.

Tentons une description : c’est comme si l’encadrement géant derrière Elton s’étirait dans sa portion la plus basse, et se fondait en un contour du plancher de la scène. On est en quelque sorte invité à entrer dans le tableau, comme si on pouvait aller de l’autre côté du miroir, le temps d’une dernière promenade sur le chemin de briques jaunes. Cette tournée d’adieu qui s’arrête en ce jeudi soir au Centre Bell ne s’intitule pas Farewell Yellow Brick Road pour rien. Goodbye Yellow Brick Road est l’album phare de la longue et riche carrière d’Elton John, et pas moins de six titres du double album de 1973 sont au programme, sur les vingt-quatre prévus.

Sur ce chemin pavé d’or, on rencontre — on retrouve — les autres chansons majeures du chanteur britannique : parcours non chronologique où I Guess That’s Why They Call It the Blues côtoie la Border Song des débuts, où la soulful Philadelphia Freedom est voisine de la touchante Tiny Dancer. Elton, littéralement, se promène dans son catalogue et son passé, se permettant d’illustrer ses cinq décennies de collaboration avec Bernie Taupin en allant chercher loin, jusqu’à la si belle et si pertinente Indian Sunset de l’album Madman Across the Water : moment de grâce et de percussions à l’inimitable et spectaculaire façon de Ray Cooper.

La belle équipe

C’est aussi ça, notre dernière soirée avec Elton John : la célébration de fidélités. Ses musiciens, pour la plupart, sont les mêmes depuis toujours. C’est encore le grand Davey Johnstone aux guitares, et ce sont les coups de toms du tonnerre de Nigel Olsson qui retentissent comme en 1969. La récompense s’entend tout le temps : quand Elton lance son Rocket Man (I Think It’s Going to Be A Long, Long Time), tout est à la bonne place, les musiciens jouent ce qui est sorti d’eux, et ça fait toute la différence : complicité, vérité. On n’est jamais dans la reproduction des arrangements, mais leur prolongement naturel. La belle séquence d’improvisation de piano en finale de la même Rocket Man en fait éloquemment foi.

Ah ! Elton John le pianiste ! L’intro de Take Me to the Pilot donne tellement la mesure de sa culture musicale immense : c’est ma grande amie musicienne qui me le faisait remarquer juste avant le spectacle, il y a là-dedans de la musique classique, du jazz, du boogie, et ça se mêle sans effort apparent. Ça lui sort des doigts. Il y a tant d’Elton dans le même Elton : un instant il impressionne, l’instant d’après il émeut. Someone Saved My Life Tonight, morceau de bravoure. À la fois chanson tragique et merveille mélodique, parfaite ballade pop.

Levon, qui suit, est encore plus poignante. Peut-être la plus dramatique du répertoire : une chanson qui en dit long sur les illusions et désillusions de la vie. Encore une fois, la version est à rallonge : Elton et les siens profitent à plein de l’occasion. Oui, cette tournée finale durera bien deux ans, mais chaque soir est un dernier soir, un dernier rendez-vous, une dernière communion. Nous en ressentons le pincement, plus aigu à chaque chanson, et je crois que c’est vrai pour Elton aussi.

Des clips de trop

S’il faut chercher des failles dans ce spectacle, c’est dans les clips qu’on les trouvera : nul besoin de sursignifier les chansons par des illustrations télégraphiées : une fausse Marilyn Monroe sur le grand écran pendant Candle in the Wind, vraiment ? Une seule vraie photo aurait tout dit. Pour Tiny Dancer, les clichés de l’Amérique en déclin finissent par nuire à l’émotion déjà pleine et entière de la chanson. Même impression de trop-plein pour le clip anti-guerre qui vient plomber Daniel. Seul un montage rétrospectif d’images d’Elton sert I’m Still Standing (ou est-ce le contraire ?). Autrement, ça détourne inutilement l’attention.

À l’opposé, le grand déploiement d’effets pour Funeral for a Friend/Love Lies Bleeding — dont une pluie d’étoiles se transformant en chandelier géant — est tout à fait approprié : Elton sait aussi en mettre plein la vue, c’est dans sa nature plus que dans son cahier des charges. Là encore, guitare, batterie, piano, percussions sont marqués par l’estampille d’authenticité qui n’est possible qu’avec le groupe d’origine : ça s’entend si clairement ! Le jeu totalement glam de Johnstone, ça ne s’imite pas !

Pas d’adieux sans bringue rock’n’roll

Et ça continue, Elton alternant habilement les pièces de résistance des albums de la première époque (épique Burn Down The Mission) et les incontournables (imparable Daniel, inusable Don’t Let The Sun Go Down on Me), insérant ça et là des chansons qui ont accompagné des tournants dans sa vie d’homme (Believe). Il prend aussi le temps de parler aux gens, de lui-même et d’eux, comme à des amis de longue date. Ce que nous sommes, après tout. « I want to thank you for what you did for me, throughout my career, for everything… » Il prend même le temps de rendre hommage à Charles Aznavour.

Après s’être tant livré, il reste quoi ? Le rock’n’roll ! C’est la salve de bonnes vibrations qui sauve la vie, les chansons bonnes à « jouer du piano debout », comme l’écrivait le regretté Michel Berger en pensant à Elton. The Bitch Is Back, I’m Still Standing, Crocodile Rock, et Saturday Night’s Alright For Fighting, c’est sans appel ! Mais pas sans rappel : c’est avec Your Song et Goodbye Yellow Brick Road qu’il nous laisse. Nous vivrons désormais sans le retrouver sur scène, mais jamais sans ses admirables chansons.