Marie Davidson et le blues de la «businesswoman»

« Ma job dans cette industrie, c’est d’être un extraterrestre, une soucoupe volante » qui, au moment où vous lirez ces lignes, s’est déjà envolée vers l’Europe où son nouvel album est attendu avec impatience. Six ans après la parution de son premier EP solo, l’auteure, compositrice, productrice et interprète montréalaise Marie Davidson s’apprête à prendre la planète électro d’assaut avec la prose techno anxiogène, puissante et éloquente de Working Class Woman paru vendredi sur l’étiquette Ninja Tune.

L’an dernier, c’est presque une centaine de concerts qu’elle a livrés tout en travaillant sur les compositions récentes de ce nouveau disque et de celles du projet Essaie Pas, qu’elle mène avec son mari, Pierre Guérineau. Marie reprend aujourd’hui la route, encore brûlée. « C’est pour ça que je parle d’être une workaholic paranoid bitch sur l’album. Je commence même à en payer le prix à cause de problèmes de santé surtout liés à un manque de sommeil. »

« Le travail, c’est aliénant. Une forme de dépendance comme une autre », laisse tomber Marie Davidson avec sa voix douce. Les dernières années de sa vie se lisent un peu comme la fable de la cigale et la fourmi. L’image la fait sourire. Après s’être perdue dans les dédales de la nuit et avoir succombé à ses tentations, ses vices et ses écueils, ainsi qu’elle l’étale sur son précédent album, Adieux au dancefloor (2016), la workaholic prend la mesure des efforts à mettre pour arriver où elle est aujourd’hui, près d’une reconnaissance mondiale. Fameux exploit : surgissant du champ gauche avec ses rythmiques en acier et sa poésie en français auxquels s’abreuvent ses fans à Londres, à Berlin ou à Mexico, Davidson sort enfin de l’ombre.
 

Au fait, ça représente quoi, la réussite pour une artiste aussi singulière ? « Pour moi, c’était de pouvoir vivre de mon art. Ça, j’y suis parvenue il y a trois ans déjà », tournant sans relâche en Europe et dans les Amériques avec ses multiples projets. « Par contre, ce qui est le fun de recevoir plus l’attention [des médias et du public], c’est de réaliser que j’ai une voix. »

Insomniaque, Marie Davidson peut passer des nuits entières à composer dans son petit studio qu’elle partage avec les bureaux des productions Les Filles Électriques (le Festival Phénomena) dirigées par sa mère, l’artiste interdisciplinaire D. Kimm. « Ma mère vient du milieu littéraire, de l’art oratoire, ça a toujours fait partie de ma vie. J’aime ça livrer un texte », explique-t-elle.

La sphère de sa vie

C’est là, dans son petit studio, qu’elle nous a donné rendez-vous ; sous sa table dans un bac traîne son vieux Roland TR-707, la boîte à rythmes la plus utilisée sur Working Class Woman, « sur mes trois précédents albums aussi ». Elle lui doit ce son techno-coup-de-poing qui a fait sa renommée et qui, incidemment, redevient tendance sur la scène électronique depuis quelques mois. Marie nous pointe une petite boîte noire, un synthétiseur-séquenceur Korg Monotribe : « C’est ça qui m’a fait devenir une musicienne électronique. Avant, j’avais plus un background de musicienne dans des groupes punk, post-punk, rock expérimental. Quand j’ai commencé à jouer avec ça, à composer en séquençant des sons, c’est là que j’ai compris d’où venait tout ce que j’aimais du disco, du rap, de l’électro… »

« Faire de la musique est un réel plaisir, enchaîne-t-elle. C’est facile — enfin, je rame un peu parfois, mais c’est en général naturel pour moi. C’est la sphère de ma vie où je n’ai pas à me poser de questions, parce que pour le reste, je me pose beaucoup de questions… » Sur Working Class Woman, elle interroge la pression exercée par le besoin de performer, celle exercée par ses pairs, par les réseaux sociaux, « ça affecte mon état psychologique. […] Ce n’est pas facile d’être constamment dans la représentation, l’accomplissement. »

Inspirée par une année complète passée à tourner en Europe, avec Berlin comme port d’attache, Working Class Woman joue aussi sur les thèmes du pouvoir, notamment illustré par la pochette : on y découvre Marie « déguisée » en femme d’affaire ou cadre dans une firme. « J’aime que sur la photo, on voie deux côtés : c’est une femme, mais avec quelque chose de très masculin, de fort, affirmatif, comme dans ma musique », dit Marie en évoquant le concept anima/animus si cher à Carl Jung, dont les écrits ont inspiré aussi le texte de ce dernier album.

Working Class Woman est l’album le plus « anglophone » de sa discographie, mais le français y rôde toujours, du début à la fin. C’est aussi l’album le plus accessible qu’elle ait offert : « Bien sûr, on ressent toujours l’anxiété dans mon travail — il y a quelques pièces plus douces, mais les autres, je ne conseille pas de les écouter avant de se coucher… Il y a beaucoup de tension sur cet album ; c’est le reflet de comment je me sentais ces dernières années lorsque j’étais toujours en tournée. Beaucoup de frustration, de colère, d’enthousiasme aussi, de l’humour — noir —, de l’autodérision. Du fun, mais aussi de la tristesse. »

« J’essaie de faire de la musique qui représentait comment je me sentais en 2017, et une musique qui illustre notre époque. Le climat de tension est palpable, c’est l’expression de l’angoisse existentielle des gens. Je crois que les gens ont besoin d’un exutoire, de quelque chose de viscéral. Et pour ça, le techno, c’est parfait — moi, je suis tellement sortie dans des clubs pour me défouler et penser à autre chose… »

Working Class Woman

Marie Davidson, Make It Rain Records