«Les choses extérieures»: Signé Salomé Leclerc

On peut mesurer maintenant à quel point tout le parcours de Salomé Leclerc est constitué d’étapes, d’apprentissages vers le plein affranchissement.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir On peut mesurer maintenant à quel point tout le parcours de Salomé Leclerc est constitué d’étapes, d’apprentissages vers le plein affranchissement.

Dès la première chanson de l’album, dès que Salomé Leclerc chante les premiers mots d’Entre ici et chez toi, je jurerais qu’elle est chez moi, physiquement, téléportée entièrement. La voix est si résolument à l’avant-plan du mixage que c’en est saisissant. Salomé a-t-elle déjà chanté comme ça ? En puissance, de manière aussi affirmée ? Moi qui la suis depuis l’École nationale de la chanson de Granby, j’affirme à mon tour : non. La Salomé Leclerc de ce troisième album intitulé Les choses extérieures chante comme elle n’a jamais chanté auparavant. Sa voix s’est levée debout, est devenue figure de proue, nue et forte.

J’exagère ? Pas selon Salomé. « Il y a une intention claire derrière le volume. C’est voulu, c’est très voulu », confirme-t-elle au bout du fil. Et elle ajoute que je ne suis pas le seul à le constater. « J’ai un ami proche, à qui j’ai toujours envoyé mes disques avant qu’ils sortent pour qu’on en parle, qui m’a vue en spectacle je sais pas combien de fois, qui m’a dit carrément que c’est la “première fois qu’il m’entend chanter pour vrai”. » Elle rit, d’un rire plus ravi que gêné. « C’est le plus beau compliment… »

À la chanteuse sa chance

Tout est revendiqué, assumé par Salomé d’un bout à l’autre, et la voix le claironne. Elle a réalisé l’album toute seule. Ce sont ses arrangements. Elle y joue, sauf exception, tous les instruments. Sacré défi, relevé avec un aplomb qui s’entend, se manifeste, s’affiche en gros caractères dans la voix. « En me lançant toute seule, explique-t-elle, j’ai pu donner à la chanteuse sa chance. Avant, c’était toujours la musicienne qui gagnait. Je voulais toujours être dans la gang, musicienne parmi les musiciens. La guitare passait en premier, tout le temps : ça me validait, ça me rassurait. La voix n’avait qu’à suivre. Je pense que souvent, à cause de ça, j’écrivais des arrangements, pas des chansons. Là, je pense que j’ai écrit des chansons. Et sachant ça, c’est ben maudit de ne pas donner aux mots et à la voix la meilleure place. Au final, j’ai été plus musicienne que jamais, mais toujours au service de la voix. »
 

C’est encore plus évident quand arrive la deuxième chanson, Dans une larme. Zéro réverbération : la piste de voix est dry, comme on dit dans le métier. « Je me suis cachée dans une larme », chante-t-elle ; pas de cachette dans le son ! « Sur le deuxième disque, je me noyais dans le reverb. Là, je voulais une prise de son naturelle, brute, crue : le reverb, c’est un beau refuge, mais ça te protège, ça camoufle. »

De chanson en chanson, on se rend de plus en plus compte à quel point on bénéficie de ce positionnement si clairement balisé. S’il se passe toutes sortes de choses dans les arrangements — Dans une larme, pour reprendre cet exemple, baigne dans une ambiance délicieusement psych-folk —, l’accès à Salomé n’est obstrué par rien. « Je suis encore et toujours une tripeuse de musique, mais le premier objectif, c’était de m’ouvrir, me rapprocher. » Le plein accès, rien de moins ? « Non, rien de moins. Rien de moins que moi et complètement moi. »

Cette belle certitude, et la franche réussite du projet — c’est, de loin, son meilleur album, aussi valables soient les précédents —, font un peu oublier à Salomé le chapelet de doutes égrené en cours de route. En rigolant, elle évoque la valse-hésitation qui l’a fait tournoyer jusqu’au dernier moment : « Trois jours avant d’entrer en studio, j’avais encore vraiment peur, et les musiciens étaient bookés… »

Une décennie d’apprentissage

Salomé Leclerc devait en arriver là ; c’est évident pour qui la suit, on est à des années-lumière de l’indulgence du créateur-qui-ne-veut-pas-se-faire-dire-non. « C’est tout sauf un caprice ! » Le désir de s’autosuffire est en elle depuis Granby, voire avant. On peut mesurer maintenant à quel point tout son parcours est constitué d’étapes, d’apprentissages vers le plein affranchissement. Ainsi, on comprend mieux la difficile mise au monde du premier album (Sous les arbres, paru en 2011), qui a eu beaucoup à voir avec la réalisation d’Emily Loizeau, malgré l’accolade critique et l’indéniable succès. Salomé s’était sentie coincée, pour ne pas dire dépossédée, résultat probant ou non.

Au deuxième album (intitulé 27 fois l’aurore, sorti en 2014, encensé et célébré depuis), Philippe Brault et elle partageaient la réalisation et les arrangements. Saine collégialité qui a donné à Salomé les moyens de « porter les différents chapeaux » sans se demander s’ils étaient de son gabarit. « Pour moi, c’était simple. Si tu veux prendre toutes les décisions, ma fille, faut que tu maîtrises ton affaire. »

Il est encore là, Philippe Brault, « toujours aussi pertinent et motivant », écrit Salomé dans sa page de remerciements. Conseiller artistique, cette fois. Ghyslain Luc Lavigne est de retour au mixage. Se sont ajoutés Antoine Corriveau (direction artistique), Félix Dyotte (révision de textes), d’autres encore : Salomé est à la fois seule et bien entourée. « Le vrai grand risque, c’est de manquer de recul. Les échanges ont été constants avec Philippe, Antoine, Félix, avec Sébastien Blais-Montpetit à la prise de son, mais, à la fin, confiante ou pas, je savais dans quelle direction j’allais. C’était plus facile pour les collaborateurs d’intervenir : personne n’avait besoin de me diriger, et j’accueillais bien mieux les conseils. »

Les choses extérieures, comme dit le titre bien choisi de l’album, prennent toute leur importance quand on parvient à les distinguer des choses intérieures. Ça semble évident, ça ne l’est pas : on peut passer une vie à tout mêler. « J’ai compris ça, et je ne l’oublierai pas : quand tu t’appartiens vraiment, c’est là qu’autour de toi, les gens sont “à leur meilleur”. J’aime bien les textes un peu mystérieux et ambigus, j’en ai écrit, j’en écrirai encore, mais ll n’y a rien comme la clarté. »

Les choses extérieures

Salomé Leclerc, Audiogram. En magasin et en ligne le 12 octobre. En spectacle au Ministère le 9 novembre, dans le cadre de Coup de cœur francophone.