Le pacte entre Meghan et nous

Le dernier album de Meghan Remy, intitulé «In a Poem Unlimited», est paru en février dernier chez 4AD.
Photo: POP Montréal Le dernier album de Meghan Remy, intitulé «In a Poem Unlimited», est paru en février dernier chez 4AD.

Ces jours-ci, Meghan Remy, l’auteure-compositrice-interprète art pop connue sous le nom de scène U.S. Girls, nourrit ses réflexions de l’oeuvre de la psychanalyste Alice Miller. « Son truc, c’est l’enfance », nous explique-t-elle depuis Toronto, sa ville d’adoption, quelques jours avant son concert à grand déploiement demain au Cinéma l’Amour, à l’affiche de POP Montréal. « Elle suggère d’explorer son enfance pour mieux comprendre qui on est aujourd’hui, en se permettant notamment un regard critique sur ses parents. J’essaie surtout d’appliquer sa pensée pour m’expliquer pourquoi les gens ne critiquent pas davantage leur propre gouvernement… »

Elle admet d’emblée n’avoir pas grand-chose à critiquer sur les politiques du gouvernement canadien, non pas par désintérêt, mais par méconnaissance — née en Illinois, la musicienne a lancé ses premiers albums il y a précisément dix ans, avant d’emménager à Toronto pour poursuivre sa carrière.

Sur la courte liste du Polaris

« J’essaie d’apprendre sur la politique et l’histoire du Canada, en lisant, en discutant avec les gens d’ici. Concernant la politique au quotidien, c’est un peu frustrant pour moi — je ne sais même pas quoi penser de Ford ou de Trudeau, tu vois ce que je veux dire ? Je n’en sais pas encore assez sur eux. Bon, après, j’ai une petite opinion sur ces deux-là, et je sais qu’ils ne travaillent pas pour nous, mais pour l’argent et les multinationales et qu’ils font partie du “good old boys’ club” », ajoute-t-elle avant de me recommander la lecture du livre Unsettling Canada du politicien Arthur Manuel, originaire de la nation autochtone Secwepemc, en Colombie-Britannique.

Par contre, elle pose déjà depuis plusieurs albums un regard critique sur le climat social et politique ambiant, et sur celui des États-Unis en particulier. Sur son plus récent album, par exemple, l’excellent In a Poem Unlimited, paru en février dernier chez 4AD, elle ne ménage pas le mandat de l’ex-président Obama (« You took me for an 8-year ride though you were never by my side », lui adresse-t-elle sur la pièce M.A.H.).La brûlante question des droits des femmes est également au coeur de ses préoccupations, comme elle l’exprime sans ambages sur Velvet 4 Sale qui ouvre cet album coup de poing : « You’ve been sleeping with one eye open/'Cause he always could come back, ya know ?/ And you’ve been walking these streets unguarded/Waiting for any man to explode ».

Son discours est d’autant plus efficace qu’il est judicieusement servi par une musique impeccablement articulée, à force d’orchestrations savantes travaillées par ses amis musiciens du collectif jazz-funk torontois Cosmic Range — si efficace, ce goûteux album, qu’il s’est retrouvé sur la courte liste du prix Polaris, décerné la semaine dernière à Jeremy Dutcher.

Danser ensemble

Propos engagés et musiques accrocheuses, l’équation parfaite pour diffuser son message. Dans le cas du dernier album de U.S. Girls, on parle d’un groove indie-pop aux tons discos que d’aucuns ont un peu facilement comparé au style de Blondie. L’important, c’est que ça invite à réfléchir autant qu’à danser — ça, l’envie de danser, en huit albums présentés en dix ans, c’était nouveau, pour Remy.

« Ouais… Mais j’ai aussi envie de danser ! C’était l’idée derrière cet album. Partir en tournée avec un gros orchestre, me donner envie de danser et transmettre cette envie aux spectateurs. Tu vois, quand j’étais jeune, c’était presque mandataire de danser en assistant à des spectacles, peu importe le groupe qui joue ou le style de musique. Parce que c’était le lieu et le moment pour le faire : tu paies ton billet, tu entres dans la salle et tu t’exprimes en dansant en même temps que les musiciens s’expriment sur scène. C’est une sorte de pacte entre le groupe et son public. Et c’est un pacte que je désire honorer avec cette tournée. »

On ne doute pas qu’elle y arrivera cette fois, contrairement aux tournées des précédents albums : « En vérité, je ne donnais pas au public l’occasion de danser vraiment, puisque je ne m’accordais pas non plus ce luxe sur scène… Je n’étais simplement pas prête à ça. » Aujourd’hui, oui, et avec la force d’un orchestre d’une douzaine de musiciens et, spécialement à Montréal, d’invités spéciaux : « Une musicienne de chez vous sera au concert : Basia Bulat. Elle chantait aussi sur mon album, elle viendra chanter avec nous sur scène. »

« C’est assurément un privilège de tourner avec autant de musiciens — c’est pratiquement tourner avec deux groupes, avec tout ce que ça implique d’investissements et de logistique. C’est un luxe de tourner avec un si gros orchestre, mais j’y tenais. En plus, sur le plan des orchestrations, ça permet une richesse, une variété qu’on n’a pas en orchestre réduit. Ça change toute la dynamique d’une performance, c’est très satisfaisant, autant pour moi que pour le public – on a de moins en moins l’occasion d’assister à un concert avec tant de musiciens qui performent. Je sens que plusieurs jeunes fans ont rarement l’occasion de voir un saxophoniste jouer sur scène, ou plusieurs choristes en même temps… »