Après les paroles, Jeremy Dutcher veut de l’action

Jeremy Dutcher en performance sur scène pendant le gala du prix Polaris lundi soir à Toronto
Photo: Tijana Martin La Presse canadienne Jeremy Dutcher en performance sur scène pendant le gala du prix Polaris lundi soir à Toronto

Les yeux humides, le regard ébahi, le musicien Jeremy Dutcher était aux anges tard lundi soir à Toronto après avoir gagné le prix Polaris, qui offre 50 000 $ au meilleur disque canadien, sans égard aux genres ou aux ventes. Et malgré l’émotion, l’artiste malécite originaire de la nation Tobique, au Nouveau-Brunswick, n’a pas manqué l’occasion de ramener la question autochtone à l’avant-plan.

« Canada, tu es au coeur de la renaissance autochtone, a-t-il lancé sur la scène du Carlu, après avoir reçu les honneurs pour son disque Wolastoqiyik Lintuwakonawa. Es-tu prêt à entendre la vérité qui doit être dite, es-tu prêt à voir les choses qui doivent être vues ? »

Tout l’avant-midi, mardi, Jeremy Dutcher, 27 ans, a multiplié les entrevues un peu partout au pays, et il s’est réjoui de pouvoir offrir son point de vue à un large public.

« [Lundi] soir m’a donné la chance d’offrir un défi à ce pays, et de lui demander s’il écoutait, s’il était prêt à recevoir toutes les vérités qui sortent maintenant. En espérant aussi que ça fasse que les gens soient meilleurs. C’est bien la réconciliation, mais il faut aussi que les bons mots soient suivis d’actions. »

Avec assurance, mais sans être vindicatif, Jeremy Dutcher porte un message important et veut donner une voix et une dignité aux peuples autochtones. « Comment, en 2018, peut-on avoir des communautés qui n’ont pas accès à l’eau potable ? Est-ce que ça ne devrait pas être un standard aujourd’hui ? Il semble qu’on est trop occupé à acheter de pipelines. On doit faire mieux. »

Des archives à la modernité

C’est aussi là le coeur de son premier disque, dont le titre signifie « nos chansons malécites » et où les chansons ont été créées à partir d’anciennes mélodies de son peuple. Il a fouillé dans les archives sonores vieilles de plus de 100 ans du Musée canadien de l’histoire et a réinventé le patrimoine de son peuple sur une musique où se chevauchent la pop, l’opéra et le classique.

Si, à la base, sa démarche de création qui s’est étirée sur cinq ans était destinée à sa communauté — les chansons sont chantées dans sa langue — Dutcher se ravit de voir que son travail peut aussi toucher plus largement.

[Lundi] soir m’a donné la chance d’offrir un défi à ce pays, et de lui demander s’il écoutait, s’il était prêt à recevoir toutes les vérités qui sortent maintenant. En espérant aussi que ça fasse que les gens soient meilleurs.

 

« Plus on apprend à se connaître et à se raconter, plus on va se rendre à un meilleur endroit, dit Dutcher. Il faut connaître ses voisins. Il faut connaître le territoire autochtone sur lequel on se trouve. »

Prendre le micro

Selon le ténor, il n’exagérait pas dans son discours de lundi soir quand il parlait d’une renaissance autochtone. « Ça se passe depuis un certain temps maintenant, mais ça prend forme, affirme-t-il. Même juste au prix Polaris, [avec Tanya Tagaq et Buffy Sainte-Marie] trois des quatre derniers gagnants sont autochtones ! Et tu vois le prix Sobey en arts visuels, ou le Giller en littérature, tous ces courants artistiques sont traversés par des autochtones. »

Il estime qu’il est important, aujourd’hui, que ce soient les peuples autochtones qui tiennent le microphone et qui montent sur scène.

« Regarde la production de Robert Lepage, qui veut raconter l’histoire des autres. Ce n’est pas le temps pour ça, c’est le temps pour nous de raconter notre histoire. Avec ce projet, j’espère que j’ai pu faire ça, que j’ai pu inspirer les plus jeunes à parler notre langue et à parler de notre culture. »

Avec sa bourse de 50 000 $, Jeremy Dutcher compte bien rembourser quelques dettes accumulées, s’offrir quelques jours de vacances, mais aussi réinvestir dans la création.

« J’aimerais remettre cet argent dans les histoires qui doivent être racontées. Je ne sais pas si, pour moi, la suite sera encore ancrée dans les archives, mais ce que je dois faire, c’est créer des ponts de compréhension entre les communautés. C’est ce qui doit être fait. »