Le chemin jusqu’à Elisapie

Changer les perceptions, au-delà des idées reçues, ne rien cacher, mais souligner la part de beauté, c’est le propos de tout l’album, le plus récent d’Elisapie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Changer les perceptions, au-delà des idées reçues, ne rien cacher, mais souligner la part de beauté, c’est le propos de tout l’album, le plus récent d’Elisapie.

Cette rivière de mélodies qui emporte tout dans le courant. Ce peuple de sentiments dans la voix à la fois troublante et apaisante d’Elisapie. Et ces guitares ! Ces guitares de Joe Grass et de Nicolas Basque, immenses et délicates à la fois, à 360 degrés dans les oreilles. Ça passe par là, on rejoint The Ballad of the Runaway Girl par les sons d’abord. Il y a six chansons en anglais, quatre en inuktitut, une en français, la dernière de l’album. Suites caressantes de phonèmes, toutes, aux premières écoutes. Et puis j’attrape la ligne finale de Ton vieux nom : « Faut bien donner une chance à la lumière… » Et s’ouvre, après les sensations, le monde du sens. Contenu après contenant.

« C’est normal, c’est souvent comme ça », me dit Elisapie Isaac d’un ton bienveillant, presque rieur. « C’est le premier choix qu’on fait, on réagit physiquement : est-ce que je veux entrer, oui ou non ? Après vient l’attention, un début de compréhension, et là il y a un autre choix : do I get it, does it meansomething to me ? Ça se fait par couches successives. C’est comme ça que l’album a été fait. Layers, you know ? Une couche d’émotions, une couche d’histoires vécues, une couche de mélodies, une couche d’instruments joués en même temps et enregistrés dans un chalet, une couche d’habillage… »

Appeler à l’aide

J’ajouterais : une couche d’aménagement paysager, au mixage. C’est ça qui fait l’effet, au premier regard (on peut très bien regarder avec les oreilles). C’est beau, tout simplement beau. « Ça ressemble à une recette, mais c’est un processus naturel. Tu veux dire des choses personnelles, difficiles à dire. T’es complètement dans l’abandon, tu laisses les sentiments te submerger, tu te donnes la permission d’être profondément triste ou heureuse comme une petite fille, de retourner dans des endroits que t’avais laissés exprès dans l’ombre… Tu te mets dans un état d’extrême sensibilité. C’est là que la musique et les musiciens te viennent en aide. C’est ça que j’ai appris, particulièrement pour cet album : c’est OK de tout dire, mais c’est aussi OK d’appeler à l’aide. On n’est pas fait pour se mettre dans ces états-là tout seuls bien longtemps, et c’était vraiment bon pour moi de savoir que Joe était là, et Nicolas, et Robbie (Kuster). Ça me permettait de fouiller encore plus profondément à l’intérieur : je n’étais pas en danger. Leur musique allait me ramener à la surface, dans la lumière. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Entendez : à l’écoute, on fait le chemin inverse. Toutes ces musiques magnifiques permettent d’aller retrouver Elisapie sur des terrains jusque-là clôturés, protégés. Una, c’est l’enfant adoptée qui veut savoir ce que ressentait sa mère biologique quand elle a accouché. Ikajunga, c’est ce qui s’est passé pour Elisapie après qu’elle a donné la vie, l’évocation d’un post-partum pénible. Rodeo (Yadi Yada), c’est l’histoire de la jeune femme qui fuit, à tout prix, la « runaway girl » de la chanson-titre, écrite par son oncle Georges Kakayuk quand Elisapie était adolescente. « On a presque tout enregistré en prise directe, complete takes, you know ? C’était la seule façon pour moi d’oser raconter tout ça en chansons : je me sentais entourée, acceptée, en confiance. »

La ballade des adoptés

Il se trouve qu’on est tous deux des adoptés, Elisapie et moi. Notre constat est commun : la nécessité de se sentir accueillis, une peur fondamentale du rejet, nous suivent tout le temps. « J’ai essayé dans Una de me voir comme un bébé naissant. Ça ne se fait pas dans ma culture, il faut vivre dans le moment présent. Mais moi qui suis en quête de vérité depuis toujours, c’est venu me hanter. Comme un vertige qui ne s’en va jamais. En écrivant la chanson, j’ai réalisé que le grand amour que je cherche, c’est celui de cette femme. C’est un sentiment que je ne voulais pas ressentir, parce que je n’ai pas été élevée par elle, que je n’ai pas les valeurs qu’elle a. Cette confusion m’a brassée toute ma vie. Il fallait que j’en parle un jour. »

J’ai essayé dans Una de me voir comme un bébé naissant. Ça ne se fait pas dans ma culture, il faut vivre dans le moment présent. Mais moi qui suis en quête de vérité depuis toujours, c’est venu me hanter. Comme un vertige qui ne s’en va jamais.

Dans cet album, il y a aussi Call of the Moose, une chanson de Willy Mitchell qui fait résonner « the crack of the gun » autant que « the cry of the people / Dying of mercury » : un état des dommages pour les Premières Nations autant que pour la nature. Il y a Darkness Bring the Light, chanson écrite par Elisapie et co-composée par Joe Yarmush, qui pose un regard neuf sur le déplacement forcé de familles inuites dans le cercle arctique durant les années 1950. « Ce n’est pas pour moi un lieu de désolation, le Nunavik où j’ai grandi. C’est magnifique. Un lieu lumineux. »

Changer les perceptions, au-delà des idées reçues, ne rien cacher, mais souligner la part de beauté, c’est le propos de tout l’album. « J’ai vraiment voulu que ça ne soit pas des chansons agressives, qu’on ne tombe pas dans la caricature de la chanteuse autochtone engagée. J’ai voulu les faire sur le même ton que mes chansons les plus intimes. Parce que, pour moi, il n’y a pas de différence. Ce sont des chansons, ce n’est pas le cours 101 de l’histoire des Premières Nations. »

Pour le monde et pour soi

« Cet album, c’est ce qui me touche en tant qu’Autochtone, mais surtout en tant qu’être humain, sur cette planète. Il y a beaucoup de tristesse dans le monde, beaucoup de beauté dans le monde, beaucoup de gens déplacés dans le monde. Je chante tout ça pour mes amis, ma communauté, le monde entier. Mais je n’oublie jamais que je chante pour moi. C’est bien de se garder un petit coin d’égoïsme… » Grand rire d’Elisapie.

La tournée de l’album est déjà en marche, et s’arrêtera au Monument-National le 27 septembre. « Ça, c’est le vrai but. Le partage de ce que je raconte, le partage de la musique. L’album, c’est seulement la première étape. » Et l’adoptée d’ajouter, à l’intention de l’adopté : « Je veux vraiment que tu viennes, pour que je puisse te chanter Una… »

The Ballad of the Runaway Girl

Elisapie, Bonsound