Le musicien Jon Hopkins au centre de l'univers

Compositeur formé au piano classique, Jon Hopkins est autant féru des contemporains de Maurice Ravel que de rythmes brutaux.
Photo: Aleksandr Zykov / CC Compositeur formé au piano classique, Jon Hopkins est autant féru des contemporains de Maurice Ravel que de rythmes brutaux.

Au fond, Jon Hopkins, ce petit génie impressionniste de la musique électronique britannique contemporaine, n’est pas si différent des autres : « Tout ce que je veux, c’est faire de la musique qui dure et qui nous imprègne », dit-il en cette journée de congé pour lui à Londres, avant d’entreprendre le volet nord-américain de sa tournée. Ce compositeur formé au piano classique, féru des contemporains de la trempe de Maurice Ravel et amateur de rythmes brutaux trempés dans les accords de synthétiseurs harmonieux, promet une escapade cérébrale — et dansante, insiste-t-il ! — samedi soir au Théâtre Corona.

« Aujourd’hui, la technologie nous permet de créer tous les sons qu’on peut imaginer — ce qui, d’une certaine manière, peut finir par devenir accablant » à cause justement de l’embarras du choix, affirme Jon Hopkins, qui a présenté plus tôt cette année le raffiné et luxuriant Singularity, son cinquième album solo. « J’aime pourtant mettre mes efforts sur le design sonore. Avec le temps surtout, j’ai fini par définir un type de sonorités avec lesquelles j’aime jouer — comme une zone musicale que j’explore. »

Plus moelleuses et organiques sur l’épique Immunity (2013, alors retenu parmi les finalistes du prix Mercury), ses sonorités se sont gangrenées sur ce nouvel album qui déniche une nouvelle manière de nous faire planer, en usant de rythmes aux sonorités métalliques et décrépites — juste à entendre la batterie rouillée de Neon Pattern Drum ramper derrière un filet de synthétiseurs nous fait craindre de choper le tétanos.

« Il m’est difficile de décrire cette zone musicale que j’explore, mais je peux dire que j’aime les contrastes, la manière de juxtaposer ces sons lourds, secs et agressifs sur des sonorités plus soyeuses et réverbérées… En travaillant ainsi, j’ai un peu la sensation d’inventer mon propre univers sonore, c’est vraiment incroyable de parvenir à faire ça tout seul. »

Bien entouré

Samedi soir, au Théâtre Corona, il ne sera pas exactement seul à le faire ; c’est presque la crème du techno britannique qui arrive en ville le temps d’un programme double qu’ouvrira l’habile Daniel Avery, ayant lui aussi lancé un nouvel album au printemps dernier (Song for Alpha, chez Mute). Ainsi, avec le matériel évocateur, étrangement harmonieux malgré ses formes bruitistes, arides mais poignantes de l’album Singularity, Hopkins poursuit sans se répéter sur la lancée du précédent album Immunity qui l’a révélé au grand public féru d’électronique. « Sur Singularity, c’est l’expérience d’écoute qui prime, mais tu verras qu’en concert, les compositions prennent vite le rythme pour provoquer l’envie de danser », note le musicien.

Mais nous parlions d’emblée de cet art de la création sonore, d’imaginer la vélocité du son, son attaque, sa puissance, bref, de concevoir sa forme de manière intrinsèque à la composition musicale.

C’est la finesse du chirurgien de la note, magnifiée sur ce Singularity déstabilisant, avec ses rythmes déconstruits qui, sur la durée et à travers le brouhaha de son univers sonore, se muent en grooves tech-house incarnés. De ça, le disciple et collaborateur de Brian Eno en est passé maître, sur ses propres albums comme auprès de ses collègues — et de Coldplay, qui l’a embauché ces dernières années comme coréalisateur ou créateur « de lumière et de magie » en studio.

Petite perle de collaboration

Or, nous retiendrons plutôt le travail accompli sur le sublime Diamond Mines, album en duo avec le prolifique auteur-compositeur-interprète folk King Creosote, pour lequel nous avons offert nos félicitations à l’interviewé. Vraiment, une perle de songwriting enraciné dans l’histoire maritime des côtes écossaises qui bénéficie de l’injection d’ambiances électroniques, façon musique concrète, de Hopkins. « Ah ! Merci — il s’agit probablement d’un des projets les plus agréables que j’aie faits, parce que nous n’avions aucune pression » durant le processus, qui s’était d’ailleurs étiré sur plusieurs années.

« Une des raisons pour lesquelles j’aime prendre mon temps sur un projet — j’ai mis cinq ans de travail avant de sortir Singularity —, c’est que j’ai le sentiment que mon inconscient prend ainsi avec le temps de m’inspirer des sons, des compositions, qui me paraissent nouveaux, inédits », précise Hopkins, qui a déjà confié combien la méditation qu’il pratique a inspiré le matériel de son récent disque.

« C’est comme si mes propres goûts se transforment avec le temps, et toutes mes récentes expériences professionnelles se traduisent par une musique qui m’apparaît fraîche et novatrice. Lorsque je recommence à me concentrer sur un nouvel album, c’est comme si la musique s’écrivait alors d’elle-même. »

Hopkins promet tout de même de lancer un nouvel album sans donner cinq ans de repos à son inconscient — après Immunity et Singularity, peut-être un triptyque avec un titre qui finit en « y » ? « You might be on to something ! » sourit Hopkins.