Le rêve en marche de Richard Séguin

Richard Séguin se dit habité par la pensée de Thoreau depuis qu’il a lu l’œuvre du grand philosophe américain, dans la vingtaine. Depuis plus de trente ans, l’idée de ce disque lui trotte dans la tête.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Richard Séguin se dit habité par la pensée de Thoreau depuis qu’il a lu l’œuvre du grand philosophe américain, dans la vingtaine. Depuis plus de trente ans, l’idée de ce disque lui trotte dans la tête.

Avez-vous déjà vu Richard Séguin trépigner ? Lui qui a les deux pieds si fermement plantés sur terre qu’il semble prendre racine à chaque pas ? Ce mercredi matin aux Studios Piccolo, dans Tétreaultville, la petite bande de médias invités et les participants au projet Thoreau peuvent en témoigner : il lévite quasiment, le fier et rayonnant homme. « J’suis donc ben énervé, moi ! »

Qu’un artiste soit fébrile au moment de présenter l’ouvrage de plusieurs années, cela va de soi. Mais là, c’est le degré supérieur de l’accomplissement, et de l’énervement. Ce disque intitulé Retour à Walden. Richard Séguin sur les pas de Thoreau est la concrétisation tellement improbable d’un rêve si longtemps caressé que le moment d’en parler s’accompagne d’un vertige.

« Oui, c’est vraiment incroyable pour moi, tellement exaltant que ça existe finalement », me dit-il plus calmement au bout du fil, en direct de chez lui à Saint-Venant-de-Paquette, cinq jours plus tard. « Ça doit bien faire dix ans que je t’en parle à toutes les entrevues », ajoute-t-il en riant. Ce n’était point paroles en l’air ou chimères de poète. En effet, tôt ou tard, on le savait, ce créateur à qui la lenteur ne fait pas peur allait faire ce qu’il se devait de faire. Permettez le jeu de mots gros comme un congrès de vaches dans les Appalaches : prendre le Thoreau par les cornes.

« J’avais dans la vingtaine lorsque j’ai lu pour la première fois Walden ou La vie dans les bois de Henry David Thoreau », souligne Séguin dans le texte d’introduction du livret. « Je vis avec ça depuis », constate-t-il au bout du fil. « Dans les années 1990, Marc Chabot et sa compagne Sylvie Chaput avaient sorti chez Typo la traduction de La désobéissance civile, on en a parlé longuement. »

Civil Desobedience est l’essai le plus politiquement influent de l’oeuvre du philosophe, publié en 1849, dont le principe de résistance passive résonne jusqu’à aujourd’hui en passant par Gandhi et Martin Luther King Jr. « J’ai été là où vivait Thoreau à Walden avec Marc. J’ai lu, lu et relu Thoreau. Je m’en suis imprégné. Sa pensée est présente dans tout ce que j’ai proposé, autant mes chansons que le Sentier poétique à Saint-Venant. Quand je marche tout seul dans la forêt, je pense que je marche dans ses pas. »

Le pas suivant

Ce disque se veut le pas suivant, justement. Un peu comme Steinbeck et The Grapes of Wrath pour Bruce Sprinsgteen avec The Ghost of Tom Joad, l’idée est de contribuer à la suite du monde. Adapter en chansons l’essentiel de la vie, des rencontres et des écrits de Thoreau, dans l’espoir que ces chansons fassent leur chemin. « Il y a quatre ans, je me suis dit : fonce… » Après une gestation de trois décennies, quatre ans d’accouchement : ainsi va Séguin lorsqu’il fonce. « C’est là que j’ai mesuré… Thoreau c’est pas seulement Thoreau, c’est le monde autour de Thoreau. À Concord, au Massachusetts, au milieu du XIXe siècle, ça foisonne d’intellectuels, de philosophes, de poètes, de féministes, il y a le mouvement des transcendantalistes… Par là passe l’Underground Railroad [le chemin des esclaves africains en fuite, de refuge clandestin en refuge clandestin, vers le Canada] : plus j’approfondissais l’histoire, plus il y avait à dire. C’est immense ! »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Des collaborateurs de Séguin sur le projet Walden entourant le créateur : (en haut) Élage Diouf, Normand Baillargeon, Jorane, Guido Del Fabbro, (en bas) Hugo Perreault et Louis Hamelin.

D’où la difficulté : que choisir, comment faire pour être clair à travers des chansons, sans trahir l’histoire ? « J’ai pris des décisions. J’ai choisi les personnages qui étaient en périphérie immédiate de Thoreau, j’ai un peu triché avec la chronologie pour les mettre ensemble en scène. J’ai compressé l’histoire, comme si tout s’était passé dans les deux ans et deux mois que Thoreau a passés dans sa cabane près de l’étang de Walden. » Sur le disque, il y a en effet plusieurs voix, mais pas foule non plus. Lidian Emerson (Jorane) et Thoreau se parlent dans Promenade sur le chemin de Walden. Le fantôme de l’abolitionniste John Brown (Normand D’Amour) intervient dans la bien nommée Chanson de John Brown. William (Élage Diouf) représente les esclaves dans la chanson qui raconte leur équipée : Le chemin de fer souterrain. Et Séguin chante ses mots à lui et les mots de Thoreau, parfois cités tels quels (dans l’intro de la chanson Walden, notamment), parfois paraphrasés.

« J’ai vraiment tout fait pour permettre le meilleur accès possible à Thoreau. J’ai demandé à Louis Hamelin d’écrire une mise en contexte de l’époque et des personnages. J’ai demandé aux coréalisateurs et musiciens Hugo Perreault et Guido Del Fabbro de m’aider à créer de la beauté en laissant tout l’espace qu’il faut aux mots. J’ai demandé à Normand Baillargeon d’écrire un texte qui actualiserait le propos, qui serait une sorte d’appel à l’action. Comme Thoreau, j’ai marché seul, j’ai passé du temps dans ma cabane, mais le travail est collectif. La mission est collective. »

Comme Thoreau, j’ai marché seul, j’ai passé du temps dans ma cabane, mais le travail est collectif. La mission est collective.

La destination

Encore faudra-t-il que le disque se rende aux gens. Dans ce monde où radios commerciales et télés grand public peinent à promouvoir la chanson québécoise, il est peu probable que cet « album d’une heure dix qui s’écoute d’une traite » et qui ne contient volontairement pas de « 45 tours à extraire » soit diffusé in extenso. « Faut le prendre comme ça. On me dit beaucoup que ça va seulement prêcher aux convertis. Ça se peut. Mais pour moi, c’est simple : il faut faire ce qu’on pense être juste et nécessaire. Quel que soit le retentissement. J’ai confiance : Spectra m’a appuyé, plein de gens ont travaillé au projet, on l’a fait, l’album est là. » Qui sait ? On a eu avec les 12 hommes rapaillés un bel exemple de réussite dans la mise en valeur pour le plus grand nombre d’une oeuvre poétique parfois difficile. Du Gaston Miron, c’est sans concession. Il a fallu trouver, musicalement, la manière, ce qu’a réussi Gilles Bélanger dans ses mélodies folk.

Richard Séguin a été l’un de ces rapaillés. « Et ça a été l’une des grandes joies de ma vie. C’est extraordinaire, tout ce que ça a déclenché. Dans les écoles, dans le milieu de la chanson, chez les gens… » Il n’a pourtant pas l’intention de transposer lui-même à la scène son Retour à Walden. « Je ne me vois pas monter ça. Là, tu m’en parles, t’es pas le premier. Je résiste à l’idée, pour l’instant. Je ne me considère pas comme un bon comédien, je ne me vois pas habillé en Thoreau devant un public. J’aimerais ça que ça se monte, c’est sûr, qu’un metteur en scène s’en empare. » Après dix minutes de mon lobby plus qu’insistant, Richard lâche un peu de lest. « On verra si je le fais. On va s’occuper de l’album pour commencer. » Marcher, marcher, toujours marcher, mais une étape à la fois. « La seule affaire dont je suis certain, c’est que Thoreau, plus que jamais, doit être entendu. »

De Thoreau à Normand Baillargeon

À la fin de la chanson Guerre et tempête, l’écrivain et essayiste Normand Baillargeon prend la parole, en écho à Thoreau. « Je pense que le réchauffement climatique est une catastrophe de grande envergure. Je pense que le risque de conflit nucléaire existe réellement dans le monde, en ce moment. Je pense qu’au Québec comme ailleurs, la croissance des inégalités est une chose dramatique. La stagnation des salaires des gens, depuis 40 ans, est grave. Les coupes qu’on s’apprête à faire partout, le démantèlement auquel on assiste : tout ça fait qu’on devrait être beaucoup plus révoltés et indignés que nous le sommes. Malgré ce qu’on voudrait parfois nous inciter à croire, une démocratie n’est pas un régime de spectateurs. C’est une organisation politique de citoyens qui se tiennent informés, qui se parlent et qui agissent ensemble. Notre salut collectif passe par l’action collective. Je le répète : on devrait être beaucoup plus révoltés et indignés que nous le sommes. »

Retour à Walden. Richard Séguin sur les pas de Thoreau

Richard Séguin avec Jorane, Élage Diouf et Normand D’Amour, Spectra Musique