Chercher la paix dans le nord

Le duo Milk & Bone était l'Agora des arts pour mettre la touche finale au FME, tout en douceur.
Photo: Louis Jalbert Le duo Milk & Bone était l'Agora des arts pour mettre la touche finale au FME, tout en douceur.

Après le tumulte et les nuits trop courtes des trois derniers jours, un dimanche au calme à Rouyn-Noranda pour clore la 16e édition du Festival de musique émergente, et sous le soleil d’été, par-dessus le marché. Bien sûr, quiconque cherchait encore à relever un défi digne de ce vibrant week-end musical pouvait mettre le cap sur la traditionnelle soirée métal au studio Paramount, mais pour nous, c’était tout décidé : du repos pour les tympans en compagnie du duo belge Rive, de la pianiste néoclassique Alexandra Stréliski et de l’électro-pop soyeuse de Milk & Bones.

Nous les avions manqués lors de leur passage aux Francos, et c’est par un même concours de circonstances que nous les avons attrapés hier en fin d’après-midi, sur la rive du lac Osisko. Un de ces « shows cachés » qui font partie du charme du festival : surgissent un peu partout dans la ville et dans ses environs (Fred Fortin en a aussi donné un, acoustique, au coeur de la forêt) des chansons non prévues au programme officiel. Érigez une scène quelque part, le public la trouvera : le duo électro-pop bruxellois a ainsi pu jouer devant une bonne centaine de spectateurs, et la poignée de canards flottant derrière eux.

En plein soleil, la voix de Juliette Bossé perce comme un rayon à travers les orchestrations de synthé et le jeu de batterie de son collègue Kévin Mahé. La forme est simple, mais les jolies chansons et la douceur de Juliette nous tirent l’oreille. Même les joggeurs du dimanche se sont accordé un moment de répit avec les Belges.

À 17 h, la compositrice Alexandra Stréliski dévoilait les oeuvres nouvelles de l’album Inscape qui paraîtra le 5 octobre prochain chez Secret City. Un dimanche de rattrapage, puisque nous l’avions manquée, elle aussi, en première partie de Mélanie di Biasio lors du dernier Festival international de jazz. Dans cette ancienne église devenue l’Agora des arts, Stréliski a imposé la sérénité acquise après avoir quitté son boulot 9 à 5 pour se consacrer pleinement à ce nouvel album. Fans de Jean-Michel Blais, tendez l’oreille : avec son flair pour les mélodies riches et les tempos confortables, la pianiste suggère l’oeuvre de Debussy, Chopin et Satie à la sauce minimaliste contemporaine qui permet au courant néoclassique de trouver un nouveau public. On se ferme les yeux un instant, et on s’abandonne au bout des doigts de la timide interprète.

De retour en soirée à l’Agora, c’est en compagnie du duo Milk & Bones qu’on souligne la fin du FME. La salle est bondée, vous vous en doutez. Une première visite, enfin, des deux musiciennes qui ont promis qu’après les chansons douces, elles en offriraient de plus rythmées et dansantes. Les fans étaient comblés, mais s’il n’en tenait qu’à nous, exténué d’avoir dansé tout le week-end, les douceurs nous auraient suffi. Milk & Bones a beau avoir raffiné ses constructions rythmiques sur le second disque (Deception Bay), c’est encore et toujours l’harmonie parfaite de ces deux voix qui nous bercent. Les festivaliers ont fait un triomphe aux musiciennes, c’était mérité.

Chantons Les Louanges

Pour une partie de l’industrie musicale québécoise, le FME, c’est un peu la rentrée condensée : plusieurs artistes en vitrine y présentent pour la première fois les chansons de leurs nouveaux projets – c’est le cas de Choses Sauvages, Yes McCan, de l’auteur-compositeur-interprète Jérôme 50 qui lancera son disque plus tard cet automne chez Grosse Boîte, Samuele qui s’apprête à offrir un nouvel EP, le duo Babylones qui a lancé son nouvel album Le Désordre pour le style vendredi dernier (en concert au Ministère le 11 septembre), on en oublie sûrement.

Mais on n’oubliera pas le concert de Les Louanges (Vincent Roberge) de samedi dernier – l’un des succès d’estime du festival, en tous cas auprès des professionnels, d’ici et d’Europe.

L’auteur, compositeur et interprète baignait déjà il y a deux ans dans une chanson rock qui louchait du côté jazz, démarche qu’il poussa jusqu’aux finales des Francouvertes en 2017. Un an et demi plus tard, la sensibilité mélodique du chansonnier est toujours aussi vive, mais l’enveloppe s’est considérablement transformée : entouré de trois nouveaux musiciens, Roberge explore aujourd’hui un funk-pop synthétique dans l’air du temps qui sied confortablement à sa poésie cool. Le travail, l’ouverture à de nouvelles influences, porte fruit : tout le monde est ressorti du Café L’Abstracto où il se produisait samedi avec le sourire. Portez attention à son premier album, La Nuit est une panthère, attendu le 21 septembre (lancement la veille au Ministère) : il y a là-dedans de petites perles de pop francophone intelligente et groovy.

Comment faire du beau avec du beige

Justement, au Café L’Abstracto avant le concert de Les Louanges, on retrouve Daniel, fier Rouynorandien qui suit le FME depuis sa première édition. « Faut que je te montre la murale en hommage à Richard Desjardins ! » Le rendez-vous est pris le lendemain après midi — direction le viaduc de la 117, juste au nord du petit lac Kiwanis.

Ce qu’était encore au printemps dernier qu’un bête et long mur de béton beige s’est transformé en deux mois en une magnifique fresque murale de 160 mètres de long par 6 mètres de haut. C’était laid, c’est maintenant de l’art, représentant une succession de scènes inspirées des textes des chansons de Richard Desjardins. Un couple de jeunes amoureux de la place enlacés pour Un Beau grand slow. Une voiture rouge roulant vers la fonderie Horne pour Et j’ai couché dans mon char, la femme de ménage (Tu m’aimes-tu) qui change les draps de la « chambre avec un lac dedans » (Y’a rien qu’icitte qu’on est ben). Ce ne sont que le plus évidentes ; le jeu est de longer le trottoir opposé et d’observer en cherchant dans cette vaste fresque les références plus subtiles.

« Avant, personne ne s’arrêtait ici ; depuis deux mois, les gens s’arrêtent pour nous regarder travailler et prendre des photos », se réjouit la muraliste Ariane Ouellet, instigatrice du monumental projet, qui a nécessité plus de deux mois de travail. Cinq autres muralistes — toutes des femmes — ont travaillé d’arrache-pied à cet hommage au plus grand poète de la région, qui a bien sûr donné son aval à l’entreprise aux trois quarts financée par des dons privés qu’elle a mis plus de deux ans à récolter.

« Tout ce qu’on voulait faire, c’est raconter qui nous sommes, parler de notre région, nos richesses » à travers cette oeuvre, et elles ne pouvaient trouver mieux que le chantre Desjardins. Il assistera à l’inauguration officielle de l’oeuvre, le 13 septembre prochain. D’ici là, les filles seront à pied d’oeuvre pour apporter les dernières touches à l’impressionnante murale — et ce, dès aujourd’hui, en pleine fête du Travail.