Carrefour des frissons au bord du fleuve

Le duo de musiciens russes Roman Jbanov (à gauche) et Alexeï Birioukov est de retour à Montmagny, où il se sont rencontrés, il y a quelques années.
Photo: Julien Simard Le duo de musiciens russes Roman Jbanov (à gauche) et Alexeï Birioukov est de retour à Montmagny, où il se sont rencontrés, il y a quelques années.

Roman Jbanov et Alexeï Birioukov sont deux musiciens russes qui vivent en France. Mais c’est au Carrefour mondial de l’accordéon de Montmagny, au Québec, qu’ils se sont rencontrés et qu’ils ont décidé de former un duo. L’accordéoniste et le joueur de balalaïka se produisaient hier au concert d’ouverture du 30e Carrefour mondial de l’accordéon, qui se déroule tout le week-end à Montmagny.

Accordéoniste virtuose, qui a développé notamment la technique du trémolo du soufflet, Roman Jbanov donnait aussi des stages aux apprentis dans le cadre du festival.

Dans les corridors des hôtels de la ville, on échange en français, en russe, mais aussi en portugais, en danois et en anglais. Le Carrefour mondial de l’accordéon porte bien son nom. C’est un lieu d’échange, où musiciens renommés partagent musiques, styles, amitiés.

Mais c’est dans les fêtes de famille que Raynald Ouellet, fondateur du Carrefour, qui a aussi créé, avec d’autres, le Musée de l’accordéon et l’école de musique de la ville, a découvert l’instrument qu’on appelle à juste titre la « boîte à frissons ». Et c’est sur l’accordéon de son oncle que Raynald Ouellet a plaqué ses premiers accords, à l’âge de deux ans. À Montmagny, où il allait voir sa famille, en vacances, durant l’été, les gens, des hommes surtout, jouaient de l’accordéon sur les balcons, pour se délasser, après une journée de travail.

Comme tous les accordéonistes de trad québécois, Raynald a appris à l’oreille, sans partition. Encore à ce jour, cette musique n’est pas écrite, dans la majorité des cas. Elle s’est transmise par imitation, ou à l’écoute de disque, de génération en génération.

Pour poursuivre des études de musique et apprendre notamment à lire les partitions, Ouellet devra délaisser l’accordéon diatonique, qui n’y est pas enseigné, pour le violoncelle. Des décennies plus tard, l’école de musique qu’il a créée à Montmagny offre des cours d’accordéon diatoniques gratuits, afin de transmettre le patrimoine. Et la musique québécoise que Ouellet a collectée à travers le Québec fait partie d’une collection qu’il entend bien léguer un jour au musée… « On essaie de faire en sorte que la pratique de l’accordéon soit considérée comme patrimoine vivant », dit-il.

La ville de Montmagny, qui héberge à elle seule deux fabricants d’accordéons diatoniques, en est sûrement un berceau.

L’accordéoniste français Alain Chatry, un autre habitué du Carrefour, est pour sa part passionné de musique traditionnelle québécoise. Il s’étonne qu’un musicien comme le Québécois Philippe Bruneau, qui a beaucoup donné au patrimoine musical québécois, ne soit pas plus connu ici. Comme plusieurs accordéonistes québécois de musique traditionnelle, Bruneau privilégiait l’accordéon diatonique bisonore à une seule rangée, bien que ce petit instrument soit limité, entre autres parce qu’il ne compte pas de demi-tons.

Pour Raynald Ouellet, les limites de cet instrument ont justement fait en sorte que les musiciens québécois ont développé d’autres modes de virtuosité, notamment à travers le swing, quitte à devoir parfois simuler des notes…

Dans un numéro que la revue française Accordéon et accordéonistes a entièrement consacré au Québec en 2014, on peut lire que le premier accordéon arrivé au Québec a vraisemblablement été commandé par les Ursulines, pour la somme de trois livres, en novembre 1843. C’était avant que le piano ne déclasse l’accordéon dans les salons bourgeois, en France comme au Québec, et devienne l’instrument de musique populaire que l’on connaît. Quelques décennies plus tard, les Italiens introduisent au Québec les accordéons chromatiques, à clavier piano ou à boutons.

Mais même de jeunes talents comme Timi Turmel, de Sherbrooke, qui joue samedi soir et dimanche au Carrefour, continuent de jouer sur un accordéon à une rangée, plus léger, plus swinguant, fabriqué par Marcel Messervier, à Montmagny. Parce que la tradition, c’est la tradition!