Yes McCan casse le moule du rap

« Le gros travail a été de mettre les rimes, les références au rap, les lignes intelligentes sur la banquette arrière », dit Yes McCan.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir « Le gros travail a été de mettre les rimes, les références au rap, les lignes intelligentes sur la banquette arrière », dit Yes McCan.

« La musique qui me parle, celle qui reste avec moi, c’est la musique de John Lennon », échappe Yes McCan, qui confie du même souffle avoir passé l’été à réécouter la discographie complète des Beatles. « C’est celle aussi de Bob Marley : ces deux-là sont parvenus à toucher des millions de gens, et pour toujours, et je crois qu’ils y sont parvenus en élaguant leur travail, en allant au coeur des choses », ce qu’a tenté de faire l’ex-Dead Obies avec son premier album solo, OUI (tout, tout, tout, toutttte), qu’il présentera sur scène ce soir, au Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue.

Un curieux objet musical que ce premier album solo. Farci de refrains, de synthés chatoyants, de chansons volages portées par des rythmiques légères et dansantes, avec seules les Money Convos, Slick Rick et Désirée pour le ramener dans le rap plus costaud. De très bonnes — Forêt, une collaboration avec les Belges Caballero JeanJass et l’imparable refrain chanté d’Ogee Rodman des Dead Obies, Over avec son refrain pop qui a fait pourtant sourciller certains fans de la première heure —, d’autres moins convaincantes.

Huit chansons seulement, 33 minutes, pas une de plus, avec leurs défauts et leurs qualités. Yes McCan revendique le droit à l’erreur : « Le disque feel complet, même si c’est court et léger. Je l’ai fait écouter, certains l’aiment, d’autres moins… Je pense que les gens s’attendaient à la compétition de Loud, avec les gros beats, les rimes fines, les figures de style intelligentes, etc. J’ai essayé de faire ça, au début, et ça manquait d’énergie. »

À cet égard, Yes McCan suit la tendance lourde du rap à refrains chantés, « le rap devenu pop et les rappeurs, les nouvelles pop stars », observe celui qui affirme vouloir prendre des leçons de chant et de piano. « Vraiment, pour cet album, le gros travail a été de mettre les rimes, les références au rap, les lignes intelligentes sur la banquette arrière. Je n’avais pas besoin de me faire dire par les autres rappeurs que je suis un bon rappeur. J’ai travaillé les mélodies, les refrains, j’ai aussi réalisé que je me cachais derrière le MC d’avant avec ses observations sur la société et le milieu du rap. Je me suis demandé qui j’étais au fond, émotionnellement, qu’est-ce que je veux dire au monde ? »

La matrice pop de ce premier album s’entendait déjà sur le EP PS. Merci pour le love,paru en mai 2017, mais d’abord sur le EP Air Max des Obies, paru deux mois plus tôt. Une surprise, avec les perles rap-R&B-pop Cruel Summer et Allo Allo : « Quand on a sorti Air Max, ça n’a pas marché, admet le musicien. Sur le Web, la communauté rap nous tombait dessus : “Ah, ils ont vendu leur âme !” C’est sûr que ce sont des chansons plus fragiles. On l’a fait parce qu’on avait besoin de le faire, et y a une part de nous qui s’est améliorée en studio, grâce à ça. On a appris à chanter et à faire des mélodies », et c’est cette même volonté que le rappeur insuffle dans OUI.

Ça s’entend, ça se sent : le rappeur, découvert par le grand public grâce à son rôle dans la populaire télésérie Fugueuses, cherche à s’évader du moule. « On avait envie de faire plein d’affaires », vasouille-t-il en parlant de son équipe de compositeurs-beatmakers, Ruffsound, Realmind et Yen Dough, et lui. « On a essayé de trouver ce qui marchait, à force de travailler, on est tombés sur des affaires. » Écouter ce que font les autres, voir si ça inspire : « On écoutait Sway Lee, lui chante d’une voix haute, ça, je ne suis pas capable, ça me fragilise. Par contre, quand on écoutait French Montana chanter, lui, ça marche, avec son type de voix ». Sur presque une trentaine de chansons, seules ces huit ont été retenues. « Ce n’est pas très contrôlé comme expérience, c’est très “laisser-aller”, ça me rappelle l’esprit des années 1960 » jusque dans la pochette lookéeflower-power.

Deux mots revenaient souvent durant notre longue conversation : liberté et fragilité. À propos de son départ des Dead Obies, « je sentais qu’il s’était créé quelque chose dans la dynamique du groupe, comme un pattern. Je m’étais créé un personnage que je n’avais pas la force de briser tout en étant à l’intérieur du groupe. Pour être honnête, c’est mon défaut aussi de ne pas avoir su travailler ça. Je devais partir pour sortir de mes patterns, car je sentais que je n’étais pas aussi bon que je pouvais l’être. »

« Pour moi, cet album, c’est un stepping stone, une première étape, poursuit-il. Je ne le vois surtout pas comme un accomplissement — souvent, on me disait : “Hey, tu fais de la musique depuis longtemps, ça doit être ton rêve de sortir enfin ton premier album solo ?” Ce à quoi je réponds : “Si c’était vraiment réaliser mon rêve, cet album ne serait pas sorti. J’aurais travaillé encore cinq ans dessus, parce que ç’aurait été trop de pression.” »

« J’apprends encore à écrire des chansons. Celles qui sont sur l’album, je les aime, mais ce n’est qu’un début. Je suis inspiré, je veux écrire de plus en plus de chansons, et je sais encore mieux où je veux aller maintenant que ce disque sort. À mon sens, c’est un disque ouvert à plein de possibilités, il va un peu partout sans s’éparpiller, il a un son, un angle, mais y a pas une chanson qui sonne comme une autre sur le disque. J’ai l’impression d’arriver au moment où je pourrai enfin livrer ce que j’ai à donner, musicalement. C’est long, mais pour me consoler, je pense à Bowie, qui a mis trois albums finalement avant de trouver son son, son espace… Avant, ce n’était qu’un rock singer parmi tant d’autres. »