Louize: le beau, le laid et le lutteur

Louize (de gauche à droite Francis Ledoux, Jonathan Peters, Étienne Dupré et David Lagacé) est un jeune groupe né des cendres du duo alt-folk Fire/Works.
Photo: Maxim Pare-Fortin Louize (de gauche à droite Francis Ledoux, Jonathan Peters, Étienne Dupré et David Lagacé) est un jeune groupe né des cendres du duo alt-folk Fire/Works.

La bonne idée du concept SOIR ? Transformer une artère commerciale de la métropole le temps d’une soirée en y conviant le public à découvrir les artistes émergents de toutes disciplines — avec une préférence marquée pour la musique et les arts visuels —, le tout présenté dans des lieux incongrus. Par exemple, le nouveau groupe indie rock Louize dans la Brassette Beaubien et l’événement Hunger Paint, un gala de lutte de peinture en direct, flanqué juste à côté du métro Beaubien, vendredi soir. Quel lien entre chanson rock et lutte de pinceaux ? Jonathan Peters, auteur, compositeur, interprète et artiste visuel, leader de Louize et « lutteur » du nom de Ojo.

« La Brassette Beaubien est en train de devenir un lieu culte du spectacle indépendant à Montréal, observe Peters. Ce n’est pas ce qu’on aurait pu croire au premier regard. » Même qu’on imagine que l’idée de SOIR soit née dans l’auguste taverne autour d’une quille de Laurentide : pourquoi ne pas sortir l’art des galeries et des salles de concert pour lui faire prendre l’air dans les quartiers de la ville ? Le premier SOIR s’est tenu rue Beaubien il y a deux ans, il a depuis accouché de deux autres éditions — avenue du Mont-Royal plus tôt cet été, et la version rue Ontario, dans Hochelaga-Maisonneuve, qui aura lieu le 31 août.

Les visiteurs du SOIR Petite-Patrie seront gâtés côté musique, avec les performances de Laura Sauvage, Jesuslesfilles, Ellise Barbara et Bernardino Femminielli. Et bien sûr Louize, jeune groupe né des cendres du duo alt-folk Fire/Works, qui a autoproduit et lancé un passionnant premier album, Imitation Gold, en février dernier.

« Quand on a commencé à enregistrer l’album, on ne pensait pas changer de nom de projet, admet Jonathan Peters. On a vite réalisé que notre nouveau son en groupe détonnait complètement de celui de Fire/Works. » Pour ce nouvel album, le duo (complété par le compositeur et guitariste David Lagacé) s’était alors adjoint les services d’une section rythmique bien en vue sur la scène indépendante locale : le batteur Francis Ledoux (Helena Deland) et le bassiste Étienne Dupré (Klô Pelgag, un projet solo nommé Duu), qui forment aussi les deux tiers du power trio rock Zooz. Louize le groupe a pris naissance ainsi, durant le mix final de ce premier album de neuf chansons qui groovent bruyamment, parfois pesamment, et avec un séduisant lyrisme.

Lutte artistique

Or ce soir, vendredi, juste avant le concert à la Brassette Beaubien, Peters/Ojo s’offrira en spectacle avec ses collègues (et rivaux !) artistes visuels durant le gala de lutte de peinture en direct Hunger Paint, « une idée complètement décalée où on se costume, on tient des rôles et on suit des scénarios comme à la WWF, avec des gentils et des méchants ». Durant trois rounds, les peintres s’affrontent sur un canevas posé au sol symbolisant l’arène. « Il n’y a qu’une seule règle : pas le droit de peindre sur un trait de l’adversaire, précise Ojo. Le côté spectacle est vraiment cool, mais en même temps, on fait ainsi la promotion de l’art visuel en le désintellectualisant pour lui donner de l’émotion. »

« C’est drôle, poursuit l’artiste, parce que je peux voir le parallèle entre ce que je fais en peinture et ce que je fais en musique. Les deux sont éclatés. J’y explore l’opposition entre le beau et le laid à travers des compositions vraiment décalées, des trucs qui peuvent être sombres et profonds, mais qui peuvent être aussi très colorés », précise Peters, dont le travail graphique porte beaucoup sur l’utilisation de la bombe aérosol, et le travail musical tend vers la chanson rock alternative volatile.

C’est drôle, parce que je peux voir le parallèle entre ce que je fais en peinture et ce que je fais en musique. Les deux sont éclatés.

Deux facettes d’une même expression artistique singulière, à laquelle on pourrait en attacher une troisième : le jeu vidéo. L’album Imitation Gold est vendu en téléchargement, ainsi que sur une clé USB contenant aussi une chanson inédite à laquelle on accède en terminant un jeu vidéo dont la description semble aussi débile qu’un gala de lutte de peinture en direct : « Tu contrôles une voiture dans un environnement sombre, abonde Peters, le but est de foncer dans des hamburgers et des caisses de bières, ce qui fait grossir la voiture jusqu’à ce qu’elle soit trop grosse, après quoi tu tombes dans une espèce de labyrinthe dans lequel il faut alors éviter les voitures qui te pourchassent. Passé ça, t’as la chanson. »

« Avec Louize, on sentait que notre force était d’arriver à une musique plus moderne, plus mystérieuse, plus sombre… plus 2018, clarifie Jonathan Peters. On jugeait que ça faisait écho au phénomène des art games, des jeux vidéo comme oeuvres d’art. En tant qu’artiste visuel, je constate autour de moi que plusieurs autres artistes délaissent la peinture pour les arts numériques et adoptent les jeux vidéo comme véhicule d’expression. Et puis, j’aimais l’idée que la sortie d’un single soit accompagnée d’un jeu auquel on doit jouer jusqu’au bout pour pouvoir l’écouter. C’est dans l’air du temps… »