La bonne fortune d'Osheaga

Elle brûle, la Londonienne Florence Welsh, pieds nus sur scène, vêtue d’une longue robe blanche qui lui confère cette aura de prêtresse de la pop.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Elle brûle, la Londonienne Florence Welsh, pieds nus sur scène, vêtue d’une longue robe blanche qui lui confère cette aura de prêtresse de la pop.

Des conditions météo largement favorables, une importante annulation du concert de la tête d’affiche Travis Scott évitée de peu, un site affichant complet pour toute la durée du festival : la 13e édition d’Osheaga, qui s’est terminée hier soir sur la proverbiale bonne note de la tête d’affiche Florence + The Machine, fut une providentielle réussite, au plaisir des 135 000 festivaliers qui ont investi l’île Sainte-Hélène. Autre bonne nouvelle : finies, l’île Sainte-Hélène et sa piste de course asphaltée, assurent les organisateurs qui planifient déjà le retour du festival l’an prochain au parc Jean-Drapeau, nettement plus confortable et bucolique.

Dans ces trois jours de musique, celui d’hier était le premier à afficher complet aux guichets. Grâce à la popularité de l’inoffensif rappeur pop Post Malone, présumera-t-on d’emblée : à entendre la foule gargantuesque chanter avec lui la plupart de ses refrains, nous en venions presque à oublier que le tandem suivant sur les scènes principales, The National suivi de Florence + The Machine, constitue une valeur encore plus sûre pour les amateurs d’indie rock et les vendeurs de billets de spectacle.

Florence Welsh, du bonbon pour les fans en cette fin de parcours. Des chansons emphatiques pour calmer les ardeurs de ces milliers de festivaliers, après une journée chaude et humide. Avec ses amples pas de danse et sa voix animale et singulière, c’est comme s’il n’y avait qu’elle sur scène, la Machine reléguée en arrière-plan — une belle machine tout de même, enrichie par la présence d’un harpiste. Elle brûle, la Londonienne, pieds nus sur scène, vêtue d’une longue robe blanche qui lui confère cette aura de prêtresse de la pop.

Ce fut une journée faste et populeuse, donc, sur cette piste de course chauffée à rouge par les rayons du soleil. « Et tant mieux pour les artistes moins connus ! », a observé Ève, mélomane montréalaise rencontrée au parterre de la scène Verte en milieu d’après-midi. Bien vu : avec un seul mixtape à son actif, et malgré ses brillantes collaborations avec Chance the Rapper, la poète et MC Noname n’a pas exactement un grand pouvoir d’attraction. Pourtant, il y avait foule à ses pieds, des centaines de paires d’oreilles à convaincre pour la native de Chicago, solidement épaulée par un orchestre complet (batterie, basse, synthés, choriste, guitare) qui conserve sa prosodie élégante dans le registre soul-funk-jazz. Emballante performance, seulement ternie par sa voix ressortant trop faiblement dans l'ensemble.

Photo: Catherine Legault Le Devoir La poète et MC Noname n’a pas exactement un grand pouvoir d’attraction. Pourtant, il y avait foule à ses pieds, des centaines de paires d’oreilles à convaincre pour la native de Chicago, solidement épaulée par un orchestre complet.

Incidemment, Osheaga présentait hier les deux meilleures rappeuses américaines qui ne s’appellent pas Cardi B et qui, de surcroît, possèdent une plume nettement plus riche que Cardi B. Quelques heures après Noname, c’est à la scène des Arbres qu’on a fait connaissance avec Rapsody, dont c’était le premier concert à Montréal. Dans la voix comme dans l’énergie, la musicienne originaire de la Caroline du Nord se présentait de manière complètement différente de sa consœur.

Simplement accompagnée de son DJ (9 th Wonder, aussi son réalisateur et producteur), la rappeuse a épaté avec son flow juste et tranchant se posant bien sur les rythmiques plus rugueuses. Et zut la mode trap : Rapsody livre une performance presque old school, respectueuse des racines du hip-hop. « Ne dites pas que je suis une femme rappeuse ou une femme MC — dites que je suis a motherfuckin’beast avec un micro », a scandé celle qui a collaboré avec Kendrick Lamar — et lui en retour, sur l’album Laila’s Wisdom que la musicienne a lancé l’automne dernier. Rigoureux et pertinent.

Revenez, Devonté !

Ne nous étendons pas sur l’hystérie provoquée par la nouvelle sensation pop globale Dua Lipa, ni sur ce rappeur de Washington, GoldLink, qui juge bon de gaspiller quatre de ses quarante-cinq précieuses minutes à diffuser l’enregistrement original de Smells Like Teen Spirit de Nirvana, ni même sur le très dynamique concert que The National a offert, plus rock qu’en décembre dernier au MTelus et parfaitement adapté à l’environnement festivalier. Par contre, parlons de Blood Orange, l’un des meilleurs concerts qu’on a vus ce week-end, un alliage étonnamment novateur de chanson pop d’auteur engagé (pour les droits des Noirs et des LGBTQ+), de soul, de funk et de pop new-wave.

Photo: Catherine Legault Le Devoir La nouvelle sensation pop globale Dua Lipa a provoqué l’hystérie parmi la foule.

Et nous étions malheureusement peu nombreux à l’avoir vu autour de 18 h 30, le moment de la journée où les files se forment aux camions de bouffe de rue et où l’odeur de la sueur se mêle à celle de la sauce à poutine… Le Britannique Devonté Hynes, qui évolue depuis trois albums sous le pseudonyme Blood Orange, s’apprête à en lancer un quatrième dans trois semaines. Avec ses brillants musiciens (claviers, saxophone, batterie, basse, guitare, deux choristes), il a revisité les meilleures du précédent disque Freetown Sound (2016) et offert en exclusivité quelques inédites du prochain Negro Swan, qui paraîtra à la fin du mois. Superbe voix soul, trémolo clair et fin, plume intelligente mise en valeur par un épatant sens de la mélodie. Souhaitons qu’il ne tarde pas à revenir à Montréal pour nous présenter en bonne et due forme ses nouvelles compositions.

Photo: Catherine Legault Le Devoir The National a offert un concert très dynamique, plus rock qu’en décembre dernier au MTelus et parfaitement adapté à l’environnement festivalier.

Bilan positif

Insistons : l’organisation d’Osheaga l’a échappé belle vendredi dernier. S’il eut fallu que la tête d’affiche Travis Scott soit retenue encore plus longtemps aux douanes… Jacques Aubé, vice-président à la direction et chef de l’exploitation chez Evenko, affirme s’être d’abord soucié de la sécurité des festivaliers, dans l’expectative que l’annulation pure et simple du concert de la star du rap américain provoque l’ire de ses fans.

Pendant que toute l’équipe technique de Scott était déjà sur le site d’Osheaga, le rappeur américain et son DJ ont été retenus plus longtemps que prévu aux douanes après leur atterrissage le soir même du spectacle, autour de 19 h. Pourtant, « lorsque les artistes arrivent en jet privé, c’est généralement moins long de traverser les douanes », estime Nick Farkas, programmateur en chef d’Osheaga, ajoutant que son organisation a tiré une leçon de cette quasi-catastrophe, parlant d’instaurer un « nouveau protocole » pour les têtes d’affiche : « On essaie toujours de faire en sorte que les artistes arrivent à Montréal la veille de leur concert, mais ce n’est pas toujours possible. » Le pire a été évité par une performance raccourcie du rappeur vedette, programmée plus tard en soirée. Jacques Aubé avait pris la peine d’informer les autorités du parc de l’île Sainte-Hélène ainsi que le maire de Saint-Lambert.

Ce fut alors une 13e édition réussie, a dit Jacques Aubé, qui insistait sur les retombées d’Osheaga pour l’économie montréalaise, pour les quelque 4500 emplois saisonniers et temporaires qu’il génère, et pour son pouvoir d’attraction hors de nos frontières : l’assistance est composée à 70 % de mélomanes de l’extérieur du Québec, « des jeunes qui viennent parfois chez nous pour la première fois et qui repartent avec des souvenirs, une bonne impression de Montréal ».