Yannick, Fernand et Dmitri

C’est avec un infini souci du détail que Yannick Nézet-Séguin a souligné la fragilité humaine, intuition prémonitoire de Chostakovitch.
Photo: Pure Perception C’est avec un infini souci du détail que Yannick Nézet-Séguin a souligné la fragilité humaine, intuition prémonitoire de Chostakovitch.

Yannick, Fernand, aux cieux, te dit : « Merci ! »

Je ne tutoie pas Yannick Nézet-Séguin et je n’ai jamais osé appeler le père Lindsay autrement que « père Lindsay ». Mais la formule, pour l’occasion, vaut cette familiarité. Car la 7e Symphonie de Chostakovitch à l’Amphithéâtre Fernand-Lindsay, le bien nommé, en clôture du 41e Festival de Lanaudière, était plus qu’un concert, plus qu’un triomphe.

Amphithéâtre plein et pelouse noire de monde, sans la moindre concession à l’ADN du Festival et aux idéaux de son fondateur. Comment ne pas penser à la formule de Fernand Lindsay lors de l’inauguration du lieu : « La musique s’est fait un nid dans Lanaudière, et il en sortira de grandes choses » ? Les grandes choses, qui ont leur place dans ce nid, reposent sur la compétence et l’excellence artistique, même — et surtout — à une époque où le nombre de « j’aime » et d’abonnés à quelque compte Instagram alloue un éphémère, mais parfois dangereux pouvoir, relayé par le regard complice d’une galaxie médiatique en pleine divagation.

La symphonie et la vie

Heureux hasard, Yannick Nézet-Séguin a, comme notre article de samedi, qualifié lui aussi la Symphonie Leningrad de Chostakovitch de « Symphonie pour l’humanité ».

Il est allé plus loin dans cette universalisation, se défendant de faire de la politique, en disant qu’elle montrait « comment, sournoisement, la bêtise peut s’installer dans nos vies et qu’un jour, en se réveillant, on constate qu’il est trop tard », concluant que ce chef-d’oeuvre « rappelle ce qu’il faut éviter ». Il n’y a effectivement pas lieu de limiter ce type d’introspection au champ politique. La culture et les médias sont des terrains fertiles, aussi.

Force, fragilité et intelligence

C’est avec force que Yannick Nézet-Séguin a décrit les adversaires de l’humanité. C’est avec un infini souci du détail et des pianissimos impalpables dans l’adagio qu’il a souligné la fragilité humaine, intuition prémonitoire de Chostakovitch, puisque le siège de 872 jours fera, à Leningrad, 1 million de victimes civiles. Mais (trait génial et bouleversant de son interprétation) c’est avec un soulèvement ultime encore plus puissant que celui du grand crescendo de la dévastation du 1er mouvement que le chef scelle sa foi en la victoire de l’intelligence et du courage.

Cette foi en l’humain n’est pas neuve chez Yannick Nézet-Séguin, comme l’apologie de la volonté et des principes éthiques et moraux est un fil conducteur de l’oeuvre de Chostakovitch, toujours soucieux d’universalité, sauf à la fin, lorsqu’il souffrait et mettait quasiment sa peur de la mort en musique.

Pour réussir à incarner à ce point une partition, le chef sait bien que l’adhésion des musiciens est primordiale. Yannick Nézet-Séguin ne s’est pas contenté de faire se lever les instrumentistes. Il est allé leur serrer les mains, comme à autant de héros d’une bataille : cuivres, bois et percussions, où le timbalier en chef manquait pourtant (son remplaçant fut admirable). Regarder cet orchestre jouer est en train de devenir un spectacle et un plaisir en soi. J’espère que la caméra girafe qui tournoyait ad libitum a servi à faire un beau film, parce que si c’était « juste » pour relayer le spectacle sur les écrans, la nuisance n’en valait vraiment pas la peine.

Si le concert a été immortalisé, on reverra aussi un 2e Concerto pour piano renversant de beauté, scellant, là aussi, un partenariat de rêve entre Marc-André Hamelin et Yannick Nézet-Séguin. Chaque note au piano avait son poids idéal, son timing parfait. Toute cette oeuvre, notamment le mouvement lent, une pure porcelaine, repose exactement sur cela. Le bonheur ludique du finale a fait le reste.

Festival de Lanaudière : concert de clôture

Chostakovitch : Concerto pour piano no 2. Symphonie no 7, Leningrad. Marc-André Hamelin, Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Amphithéâtre Fernand-Lindsay de Lanaudière, dimanche 5 août.