Nézet-Séguin et Bernstein: spiritualité et pirouettes

Les compositeurs ne sont pas forcément les meilleurs interprètes de leurs propres œuvres. Yannick Nézet-Séguin et Marc-André Hamelin ont ajouté de nouvelles strates dans la lecture de Leonard Bernstein.
Photo: Pure Perception Les compositeurs ne sont pas forcément les meilleurs interprètes de leurs propres œuvres. Yannick Nézet-Séguin et Marc-André Hamelin ont ajouté de nouvelles strates dans la lecture de Leonard Bernstein.

Samedi soir à Lanaudière, j’ai possiblement vécu le bis le plus édifiant de ma vie. Il était court et pas particulièrement bien exécuté, mais ô combien signifiant ! Cette pirouette finale était magistrale : les ultimes mesures de Mass de Bernstein : « Envoie-nous ton ange qui nous défendra tous et, remplis de ta grâce tous ceux qui habitent ce lieu. Amen. » Il ne manquait plus que la « vraie » fin de Mass : une voix sur bande clamant sur le dernier accord : « La messe est dite, allez en paix » !

Car le concert, le « vrai » concert de samedi, c’était cela à l’origine : un parcours à la découverte du Bernstein, grand compositeur trop méconnu, à travers les trois oeuvres les plus emblématiques de son questionnement sur la foi et la spiritualité — The Age of Anxiety, Kaddish et Chichester Psalms.

Dans une étrange pirouette (néfaste celle-là), les danses de West Side Story avaient remplacé Kaddish à la fin du concert. Quel hiatus après le Psaume 133, un peu comme si, à Paris, on interrompait la visite de Notre-Dame pour partir en courant aller en spectacle au cabaret à Pigalle. À chacun sa place…

À voir comment Yannick Nézet-Séguin fidélise désormais un auditoire sur ses projets et la concentration avec laquelle le public était parti à la découverte de The Age of Anxiety et Chichester Psalms, à observer aussi l’émotion atteinte dans le planant message de paix universelle « qu’il est agréable et doux pour des frères de demeurer ensemble », il était inutile, voire impossible de retomber dans le trivial, fût-il réalisé et exécuté avec brio. C’est pour cela que, de la part de Yannick Nézet-Séguin, retourner in extremis la situation en repassant le concert du « bon » côté avec 90 secondes de choeur a cappella en bis fut un coup de génie. Il ne nous console pas, mais nous apaise.

Nouvelles strates

On félicitera Yannick Nézet-Séguin d’avoir tenu à un soprano garçon, l’excellent et juste Francis Mathieu, dans le 2e mouvement des Chichester Psalms (l’autre option est un contre-ténor, mais c’est moins bien), où le tumulte du choeur aurait cependant pu être plus violent.

Mais le clou de la soirée fut une interprétation transcendante de la 2e Symphonie, The Age of Anxiety. Ce que nous avons entendu montre une fois de plus que les compositeurs ne sont pas forcément les meilleurs interprètes de leurs propres oeuvres. Yannick Nézet-Séguin et Marc-André Hamelin ont ajouté de nouvelles strates dans la lecture.

Le compositeur oppose ici, dans une métaphore de la vie, légèreté des apparences et profondeur de la quête de spiritualité dans un cadre où règne le doute. Cela, nous l’avons davantage perçu que dans les enregistrements existants, par le creusement des textures sonores rendu possible par les atmosphères créées par le chef et le toucher du pianiste tel ce Masque sur coussins d’air devenant avec plus de trois décennies d’avance une paraphrase sonore de L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera (1982), l’écrivain tchèque substituant un contexte politique au cadre spirituel d’Auden et Bernstein.

Légèreté factice et gravité profonde, The Age of Anxiety balance entre deux, et nous en avons eu une illustration bouleversante lors d’un grand concert.

Concert du souvenir

Centenaire Leonard Bernstein. Symphonie no 2, The Age of Anxiety. Chichester Psalms. Danses symphoniques de West Side Story. Marc-André Hamelin (piano), Francis Mathieu (soprano garçon), solistes, Chœur et Orchestre Métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Amphithéâtre Fernand-Lindsay de Lanaudière, samedi 4 août.