Smoke, l’étiquette qui monte, qui monte

Le trompettiste Eddie Henderson, qui fut le protégé de Miles Davis dans sa jeunesse, a aussi été pilote dans l’armée, étudiant en zoologie, puis en médecine, pour finir professeur au fameux conservatoire Juilliard.
Photo: Jimmy Katz Le trompettiste Eddie Henderson, qui fut le protégé de Miles Davis dans sa jeunesse, a aussi été pilote dans l’armée, étudiant en zoologie, puis en médecine, pour finir professeur au fameux conservatoire Juilliard.

Désolé, vraiment désolé, mais on va quelque peu vous enquiquiner. Car, information oblige, on va être un tantinet économique. Promis, juré, on ne parlera ni de la masse monétaire M3 de la Fed ni de l’émission récente des débentures de la Wells Fargo. On va causer maisons de disques et donc indirectement de marketing, etc.

Tout commence avec les Oscar du jazz, que le mensuel Down Beat publie chaque été. À la rubrique Meilleure étiquette, ECM est arrivée première devant Pi Recordings. Singularité de celles-ci ? Elles excellent dans la musique contemporaine, la musique improvisée, l’exploration des folklores suédois ou tunisien, britannique ou lituanien. Et le jazz dans tout ça ? Il est vraiment l’exception. Il y a belle lurette qu’ECM a abandonné celui-ci au profit des genres évoqués. Pour un Keith Jarrett, combien d’Anouar Brahem, de Louis Sclavis, John Surman, Eberhard Weber ou François Couturier ?

Comme cette société allemande dispose d’une masse critique financière plus qu’acceptable, elle achète régulièrement — pour ne pas dire constamment — les pages 2 ou 3 ou encore les endos des mensuels de jazz. Ainsi, on l’aura deviné, elle s’assure une couverture de ses produits, de ses albums. C’est de bonneguerre. Tout cela rappelé, passons au véritable sujet du jour : Smoke Sessions Records, qui est également un club de jazz de New York.

Avant toute chose, et à l’intention des lettrés, on précisera que le nom propre de cette société est en fait un hommage à Paul Auster, qui avait fait du propriétaire du Augie’s Jazz Bar un personnage — en la personne d’Harvey Keitel — central de son film… Smoke ! Bref, le lieu est le club de jazz favori de l’écrivain. Toujours est-il que Smoke Sessions a réussi un prodige : se classer parmi les 20 premières étiquettes de jazz au monde.

Prodige ? Oui, cent fois oui, car Smoke Sessions ne dispose pas du tout des moyens d’ECM, Blue Note, Verve, Impulse !, Concord et autres. En fait, leurs moyens sont si minces, si l’on peut dire les choses ainsi, que leurs budgets de promotion et de distribution se conjuguent avec de la roupie de sansonnet, alors que chacune de leurs productions se conjugue, lorsqu’on apprécie vraiment le jazz, avec l’excellence.

En d’autres termes, il faut aller à eux, vers eux, et non l’inverse. Ce que l’on fait régulièrement, car pour dire les choses comme elles le sont, Smoke Sessions Records est au jazz d’aujourd’hui ce que Prestige ou Riverside furent au jazz d’hier. S’il fallait définir ce qu’est le jazz à New York, qui reste, n’en déplaise aux esprits chagrins, la capitale du genre, alors Smoke en serait le résumé parfait.

À preuve, ses deux dernières productions : Be Cool du trompettiste Eddie Henderson et Audacity du contrebassiste Buster Williams. Henderson, qui fut le protégé de Miles Davis lorsqu’il était jeune, s’est fait accompagner par les cracks d’aujourd’hui : Kenny Barron au piano, Donald Harrison à l’alto, Essiet Essiet à la contrebasse et Mike Clark à la batterie. Williams, le géant placide de la contrebasse par le groupe formé il y a une vingtaine d’années : Steve Wilson aux saxophones, George Colligan au piano et Lenny White à la batterie.

Henderson, qui fut pilote dans l’armée de l’air avant de faire des études poussées en zoologie et en médecine pour finir professeur au fameux conservatoire Juilliard, livre un ensemble de compositions de Davis, Coltrane, Woody Shaw et Herbie Hancock plus des originaux avec un brio, une assurance qui forcent l’admiration. C’est funky en diable.

Buster Williams, dont la question principale le concernant est : avec qui n’a-t-il pas joué ? Plutôt que : avec qui a-t-il joué ? Car cet homme au pedigree impeccable était et reste depuis une cinquantaine d’années un des cinq ou six meilleurs artisans de la contrebasse, l’instrument essentiel au jazz selon Stan Getz. Avec ses amis, cette incarnation en personne du gentleman vient de signer un disque d’une saisissante originalité. À telle enseigne qu’on rêve d’entendre live le programme fait de compositions des membres de son quartet uniquement. Cet album est fort bien nommé : Audacity.