Les Fucking Raymonds chantent les Ramones: en français s’il vous plaît!

Les Fucking Raymonds en répétition, quelques jours avant le festival ‘77 Montréal. De gauche à droite: Patty Fucking Raymond (Patrick Martin), Franky Fucking Raymond (Francis Labelle), Vinny Fucking Raymond (Max Cormier) et Raffy Fucking Raymond (Raphaël Colet).
Photo: Catherine Legault Le Devoir Les Fucking Raymonds en répétition, quelques jours avant le festival ‘77 Montréal. De gauche à droite: Patty Fucking Raymond (Patrick Martin), Franky Fucking Raymond (Francis Labelle), Vinny Fucking Raymond (Max Cormier) et Raffy Fucking Raymond (Raphaël Colet).

Et si les Ramones avaient grandi dans les rues de Saint-Henri, ou de Repentigny, plutôt que dans celles du Queens, à New York ? Une chanson comme 53rd & 3rd se déroulerait sans doute davantage au coin de Sainte-Catherine et Champlain, et la Rockaway Beach de l’hymne au soleil du même nom ressemblerait fort probablement à la plage Jean-Doré. Voilà du moins la réalité alternative, chouette et saugrenue, mais étonnamment cohérente et grisante, dans laquelle Les Fucking Raymonds nous propulsent, en scandant un, deux, trois, quatre à chaque début de mitraille, en lieu et place du traditionnel one, two, three, four.

Un groupe hommage aux papas du punk, dans la langue de Vulgaires Machins ? Il y avait longtemps que Raphaël Colet, 47 ans, s’amusait à l’imaginer. « S’il était Québécois, Robert Plant [de Led Zeppelin] s’appellerait Robert Plante. C’est le genre de niaiseries qu’on se disait, mon ami Réjean [Gariépy] pis moi », explique ce vétéran du monde des musiques indociles. Les deux feront un temps partie des Raymonds, un autre groupe hommage aux garnements en chaussures Converse, jusqu’à ce que leur démangent trop fort les perruques qu’ils devaient enfiler afin de ressembler le plus possible à Joey, Johnny, Dee Dee et Tommy Ramone, quatre faux frères désormais tous partis se brasser la caboche au paradis des rebelles.

Réjean et Raphaël, rebaptisé Raffy Fucking Raymond pour les besoins de la noble cause, enregistraient bientôt (sans perruque !) leurs traductions en français de certains des refrains fondateurs du genre, dont Je veux être anesthésié (I Wanna Be Sedated), Ado lobotomisé (Teenage Lobotomy) et Judith c’t’une punk (Judy Is A Punk). « Je veux pas me faire enterrer dans un cimetière pour animals/Je ne veux pas vivre deux fois ma vie de marde », proclame Réjean (qui a depuis quitté le projet) en singeant parfaitement le bouleversant trémolo du grand Joey Ramone, figure révérée par toute la communauté punk ainsi que par U2, qui lui dédiait en 2014 sur son album Songs of Innocence l’ode à la vie et à la musique The Miracle (of Joey Ramone).

Simpliste, mais jamais égalé

Sans les Ramones, pas de punk, et pas de ‘77 Montréal, ce festival dont la deuxième édition réunit vendredi dès 13 h au parc Jean-Drapeau d’importantes formations, comme Rise Against, AFI, Suicidal Tendencies et Anti-Flag. Les Fucking Raymonds seront aussi de ces bacchanales de distorsion, grâce à l’enthousiasme généré par un premier album de 15 joualisantes adaptations, restituant à l’identique la vélocité simpliste, mais jamais égalée, de ce mélange de mélodies boule de gomme, de blagues irrésistiblement idiotes et de bouillantes préoccupations politiques.

Pas étonnant que La Meute ait droit à un clin d’oeil (sur Aujourd’hui ton coeur, demain le monde) ou que Philippe Couillard devienne la cible d’une version québécoise de My Brain Is Hanging Upside Down (Bonzo Goes to Bitburg), virulente missive originalement adressée à Ronald Reagan.

« C’est mon band préféré depuis le secondaire à cause de leur authenticité. J’aimais les choses vraies et il n’y a pas plus vrai que les Ramones », explique Francis Labelle, alias Franky Fucking Raymond, 31 ans, aussi membre de la formation de métal vieille école Reanimator et du groupe de hard rock polisson T-Bone, tout comme son collègue, le chanteur Patty Fucking Raymond (Patrick Martin). Le guitariste Vinny Fucking Raymond (Max Cormier) est lui aussi de T-Bone.

Dans un local de répétition de la Cité 2000 sur lequel pèse une chaleur asphyxiante, Franky retire son pantalon de tous les jours et tente péniblement, en se tortillant tant bien que mal, de se glisser pour la photo dans sa deuxième peau de denim bleu délavé, uniforme punk obligatoire cimenté en 1976 sur la pochette du premier disque des Ramones. Le mythique quatuor est d’ailleurs peut-être aujourd’hui plus connu pour ses t-shirts iconiques, souvent dans les rayons des grandes surfaces de la mode bon marché, que pour le génie intuitif de sa musique, « qui sonne comme les Beach Boys, mais vraiment plus vite, plus fort, et avec moins de talent ».

« Ça fait 15 ans qu’on est dans le milieu [de la musique] et c’est la première fois qu’un de nos projets lève autant », se réjouit Franky, encore sous le choc d’avoir reçu quelques jours avant notre visite celle d’un digne collègue du Téléjournal et fan des Ramones — Louis-Philippe Ouimet, pour ne pas le nommer —, signe que le punk n’est plus ce qu’il était, ou que les punks ont infiltré tous les milieux.

Les authentiques Ramones à Montréal

Si les Fucking Raymonds permettront vendredi après-midi aux millénariaux de remonter le temps et de hurler « Gabba Gabba Hey » (leur cri de ralliement), les vrais de vrais Ramones ont déjà hurlé « Hey ! Ho ! Let’s Go ! » (leur autre cri de ralliement) à plusieurs reprises à Montréal : en 1977 en première partie d’Iggy Pop, en 1995, pour une dernière fois, à l’Auditorium de Verdun, ainsi que le 23 mai 1980, à l’auditorium Le Plateau. C’est Lucien Francœur qui, ce soir-là, met la table pour les squelettiques New-Yorkais, à l’invitation du producteur Donald K. Donald.

« Dans le temps, quand on se faisait cracher dessus [par le public], c’était pas toujours clair si c’était une marque d’appréciation ou une insulte », se rappelle le poète rock en évoquant une salle remplie de « punks à maman du West Island, qui n’avaient aucune idée de qui j’étais ». « Quand j’ai reçu un premier crachat sur mes pantalons en cuir, je me suis mis à donner des coups de pied avec mes santiags très pointus. Les épingles à couche revolaient, le sang a coulé, je me suis fait pogner par les jambes, je suis tombé par terre, j’en ai kické quatre, cinq, mais ils ont tellement aimé ça qu’ils ont arrêté d’être hostiles. En sortant de scène, les Ramones nous ont embrassés et nous ont dit : “We didn’t get all the words, but we know you’re on our side.” »

Alan Lord, un pilier du punk montréalais qui accompagnait à l’époque Francœur à la guitare, dit ne pas se souvenir de pareille échauffourée. Mais il n’oubliera jamais la fascinante et militaire éthique de travail de ses héros. « De retour backstage, notre band s’est remis à boire et à fumer comme on l’avait fait avant d’entrer sur scène. Mais ce fut un choc d’observer les Ramones faire des exercices de “warm up” avant leur show : Johnny et Dee Dee jouaient furieusement leurs grattes à sec, et Marky martelait un banc avec ses baguettes comme un débile. Au lieu de boire, de fumer et de raconter des blagues, ces dieux olympiens du punk se réchauffaient comme de véritables athlètes olympiques ! […] », écrivait-il en 2007 dans la défunte revue contre-culturelle Steak Haché. « Car oui, afin de pouvoir sauter sur un stage et livrer un vrai show destroy, il faut d’abord se lever tôt et s’entraîner sérieusement. Ce fut une sacrée leçon punk pour moi. »

 

Une version précédente de cet article, qui était accompagnée d’une photo indiquant que le festival '77 Montréal se tenait lors de la fin de semaine du 28 juillet, a été corrigée.