Le test Cabrel aux Francofolies de Spa

Des milliers de spectateurs ont dû se contenter des deux écrans géants, sans même pouvoir apercevoir la scène Pierre-Rapsat, sur laquelle Francis Cabrel, tout sobre dans sa chemise du bleu le plus foncé, a aligné ses immortelles qu’ont entonnées avec lui les gens. Et forcément, le fait de ne pas voir l’artiste a fait des mécontents…
Photo: H-P Lesuisse Des milliers de spectateurs ont dû se contenter des deux écrans géants, sans même pouvoir apercevoir la scène Pierre-Rapsat, sur laquelle Francis Cabrel, tout sobre dans sa chemise du bleu le plus foncé, a aligné ses immortelles qu’ont entonnées avec lui les gens. Et forcément, le fait de ne pas voir l’artiste a fait des mécontents…

Dans quelques heures, on va savoir. Il y aura Francis Cabrel sur la grande scène Pierre-Rapsat, et l’on pourra, pour la première fois, offrir un début de réponse à la grande question : les publics sont-ils solubles ? C’est le pari de la nouvelle configuration du site des Francofolies de Spa, qui annexe la scène qui fut celle des grandes vedettes consacrées (d’Adamo à Polnareff) au grand Village francofou, lieu de ralliement des jeunes gens bondissants et de leurs idoles du moment.

On ne pouvait juger de rien jeudi : le premier soir était consacré au hip-hop et à l’électro, sur les scènes grandes et petites, à quelques exceptions près (la lumineuse Clara Luciani, notamment, qui a encore ravi tout le monde avec son Eddy et La grenade, merveilles de chanson pop) : la scène Pierre-Rapsat, de Roméo Elvis aux Lost Frequencies, ressemblait en plus gros à ce qui était auparavant la plus grosse scène du Village. Même surchauffe, même défoulement collectif.

Et ce vendredi ? En fin d’après-midi, devant la scène Pierre-Rapsat, une foule plutôt jeune danse sous la pluie, ondulant au rythme à la fois envoûtant et languissant des airs de Cats on Trees. Car il pleut. On n’y croyait plus, hier encore, ça causait sécheresse saharienne dans les Ardennes. Les gens sont contents, l’averse bienvenue rafraîchit un tantinet.

S’amuser tristement

Drôle de tandem, Cats on Trees. Yohan Hennequin tape comme un forcené sur ses peaux, et Nina Goern se dandine nonchalamment. Non, pas nonchalamment. Tristement. C’est peut-être le maquillage rouge sous les yeux qui confère l’impression de mal-être, mais elle semble tout faire tristement. Même sourire. Même danser. Même s’amuser. Ce concert présenté en exclusivité, seule date belge de l’été pour le groupe français, propose majoritairement les chansons de l’album Neon, et ce sont presque toutes des histoires tristes qui se dansent. C’est sombre, et pourtant, on tape dans les mains. Et on bondit joyeusement. Dans le Village francofou, depuis toujours, ça bondit joyeusement.

C’est dire à quel point, grande scène ou pas, on est très loin de Cabrel. Il n’y a rien qui s’en rapproche dans la programmation du jour, pas même la chanteuse belge Charlotte, dont les chansons bien faites se ressemblent un peu toutes dans le moule électro du clavier dominant. Il y a bien le duo suisse Aliose, dont la chanson folk rock de très honnête cuvée a tout pour plaire au public de Cabrel. À cela près que c’est à la même heure, très loin ailleurs sur le site.

Un site qui, justement, se remplit, se remplit, se remplit, n’en finit plus de se remplir… pour Cabrel. Tiens donc. Le test Cabrel a bel et bien lieu, mais il ne s’agit pas du tout de savoir si la chanson de guitares a sa place dans le Village francofou des jeunes bondissants, mais bien d’évaluer la contenance du lieu pour tous ceux qui aiment Cabrel. Est-ce assez grand ?

L’ingérable succès

Réponse : non. Le caractère attractif d’un spectacle de grande vedette de la chanson pour vraiment pas cher a eu pour effet d’attirer les multitudes, bien au-delà des 8000, 9000 qu’accueillait la place de l’Hôtel-de-Ville. Une heure avant le spectacle, ça déborde : des milliers de spectateurs vont devoir se contenter des deux écrans géants, sans même pouvoir apercevoir la scène Pierre-Rapsat.

Ça fait des mécontents. « Si c’est pour le regarder sur une grande télé, c’est pas la peine », se lamente une dame. Ça fait aussi des résignés. « Au moins on l’entend », lance une autre. Là-bas tout là-bas, Cabrel tout sobre dans sa chemise du bleu le plus foncé aligne ses immortelles qu’entonnent avec lui les gens : Encore et encore, Des hommes pareils, L’encre de tes yeux… Sur l’écran géant, il n’a pas beaucoup d’expression, le Francis, comme s’il était lui aussi un peu dépassé par la situation.

On n’est pas au Paléo de Nyon, constate-t-on, ni au Festival d’été de Québec : impossible de donner à 20 000, 25 000 personnes un bon point de vue, voire un point de vue tout court. Sur le chemin de la sortie du site, je m’arrête pour deux chansons au spectacle d’Aliose. Il y a de l’espace pour les gens, et des arbres autour. C’est agréable : le lieu, le duo, les chansons. Sur le chemin qui mène à l’hôtel, je passe près de la haute clôture qui sépare la grande scène de la rue. C’est bête à dire mais incontestable : c’est l’endroit idéal pour entendre Francis Cabrel. Et même le voir, un peu, sans écran géant. Drôle de résultat au test Cabrel : à moins d’arriver très, très tôt, c’est à l’extérieur du site qu’on est le mieux.

 

Sylvain Cormier est invité par l’organisme Wallonie-Bruxelles Musiques aux Francofolies de Spa.