Chanter pour comprendre le monde

L’auteure, compositrice et interprète californienne Meklit amorce un virage stylistique en embrassant les influences musicales de son pays d’origine, l’Éthiopie.
Photo: John Nilsen L’auteure, compositrice et interprète californienne Meklit amorce un virage stylistique en embrassant les influences musicales de son pays d’origine, l’Éthiopie.

À l’origine du monde musical de Meklit, il y a une basse. « Pour moi, c’est le parfait alliage entre le rythme et la mélodie », avec une insistance particulière sur le mot rythme en ce qui concerne son plus récent album, le superbe When the People Move, the Music Moves Too paru l’an dernier. L’auteure, compositrice et interprète californienne amorce ainsi un virage stylistique en embrassant les influences musicales de son pays d’origine, l’Éthiopie, dont elle viendra ce soir nous présenter le résultat.

Meklit Hadero raconte pour la millième fois la même anecdote, mais toujours avec la même flamme dans la voix : sa première rencontre avec la légende Mulatu Astatke, considéré comme le fondateur de la scène jazz éthiopienne des années 1960 et 1970, ce son si mystérieux devenu un genre musical en soi à la faveur d’une série de rééditions amorcée à la fin des années 1990 qui a permis de revaloriser de grands compositeurs et musiciens tels que Mahmoud Ahmed, Tilahun Gessesse, Alèmayèhu Eshèté (surnommé le « Elvis » éthiopien !) et, bien sûr, Astatke.

Celui-ci avait assisté à un de ses concerts. « Après, il m’a dit : « Ne fais pas l’éthio-jazz comme on le faisait il y a cinquante ans », répète Meklit. Il faut que tu amènes cette musique ailleurs, il faut qu’elle évolue, il faut que tu trouves ta propre voix… »

Ainsi, pour la première fois en trois albums solo, les inflexions, les progressions harmoniques et les signatures rythmiques du son éthiopien percent ses chansons, autrefois confinées à un mélange de soul, de jazz, de folk et de pop. Un joli mélange, insistons : cette ancienne étudiante en sciences politiques a une plume élégante, des idées musicales élégantes, et surtout, une voix resplendissante.

Elle nous saisit dès This Was Made Here, la première chanson de ce nouvel album. L’introduction pop-soul-folk placée là exprès au début pour ne pas brusquer ceux qui l’avaient découverte en 2014 avec l’album We Are Alive ou sa deuxième visite à Montréal — « l’une des révélations des Nuits d’Afrique » cette année-là, écrivait notre ancien confrère Yves Bernard. Très vite, la batterie prend du galon, les cuivres et la flûte interviennent et lancent le reste de l’album en direction d’Addis-Abeba. Dès la deuxième pièce, I Want to Sing For Them All (le récit des souvenirs musicaux de Meklit), on y est, transportés par ces percussions chaloupées, le violon exotique de l’invité Andrew Bird, les orchestrations clairement éthio-jazz. Le spectacle de vendredi soir au théâtre Fairmount « sera surtout constitué de chansons de mon nouvel album », confirme la musicienne, qui sera sur scène avec ses quatre musiciens.

Lorsque je composerai mon prochain album, je n’aurai d’autre choix que de refléter le moment terrible et conflictuel que nous traversons, socialement et politiquement

De cet album, à peu près seulement Sweet and Salty fut d’abord composée à la guitare, qu’elle introduit parfois sur scène. Le reste, donc, à partir d’une ligne de basse, « puis j’ai passé six mois à collectionner les mélodies. Tout ce qui me passait par la tête, je le fredonnais à mon téléphone. J’en avais une bonne centaine. »

Parution post-élections

La prolifique chanteuse assure avoir composé cinquante-cinq chansons en prévision du disque, pour n’en retenir que les onze meilleures. Surtout, pas question d’en récupérer pour ses prochains albums : « J’ai écrit ce disque en 2015, enregistré l’année suivante… donc juste avant les élections. »

Oups ! C’est comme si tous deux espérions éviter le sujet… Celui-là même. Après tout, ce nouvel album n’est que joie et célébrations de la vie, de la musique et de la rencontre vers l’autre.

« Même si cet album a été enregistré avant les élections, d’une certaine manière, son propos est aujourd’hui très pertinent, estime-t-elle. Ce que je voulais faire avec ce disque, c’est trouver une manière de créer une musique aussi américaine qu’éthiopienne. Au fond, ce mélange des genres, ce type de chansons et d’orchestrations, c’est à la fois tellement américain qu’il ne pouvait être autre chose que le produit de la diaspora éthiopienne habitant en Amérique du Nord. Ce disque, c’est un peu ma façon d’affirmer : nous sommes ici, par centaines de milliers, au Canada évidemment, en Europe aussi. Et c’est aussi une façon d’essayer de trouver une réponse à la question de l’immigration à travers le rythme, le refrain, une chanson qui nous invite à danser et célébrer la culture, qui évolue et se transforme grâce à l’immigration. »

« Cela étant dit, insiste Meklit, lorsque je composerai mon prochain album, je n’aurai d’autre choix que de refléter le moment terrible et conflictuel que nous traversons, socialement et politiquement. Comment ne pourrait-il pas en être ainsi ? Nous vivons dans une époque étrange qui demande que chacun d’entre nous s’exprime. »