La pop d’ici vitaminée par le rap et l’électro d’ailleurs

Selon Mr. Touré!, les trois grandes sources des musiques de club africaines de pointe demeurent l’Afrique du Sud, le Nigeria et la connexion Angola-Portugal.
Photo: Festival international Nuits d’Afrique Selon Mr. Touré!, les trois grandes sources des musiques de club africaines de pointe demeurent l’Afrique du Sud, le Nigeria et la connexion Angola-Portugal.

Le monde change, et sa musique aussi. Loin d’uniformiser les spécificités culturelles des différents pays du monde, le rap, le hip-hop et les musiques électroniques dont ils sont issus créent de nouvelles identités musicales distinctes qui, de manière résurgente, reviennent même influencer la pop occidentale d’ici. Regard sur le phénomène avec deux artistes programmés au Festival international Nuits d’Afrique (FINA), Mr. Touré! et Boogat.

Le retour des musiques dansantes d’Afrique dans la mer d’influences à laquelle s’abreuve la pop américaine et européenne est la démonstration d’un phénomène cyclique, relativise Malik Touré, alias Mr. Touré!, directeur de la galerie et boîte de nuit Ausgang, rue Saint-Hubert : « C’est survenu auparavant, dans les années 1960, les années 1970, etc. » Pensons seulement au succès planétaire Wanna Be Startin’ Somethin’ de Michael Jackson (Thriller, 1982), qui reprenait le refrain de la célèbre Soul Makossa (1972) de Manu Dibango. « Aujourd’hui, on reconnaît l’influence de la musique africaine jusque dans les palmarès Billboard — avec les chansons de Drake, par exemple. »

Le succès de la bande originale du film Black Panther, qui mettait en vedette des artistes et compositeurs africains (Sjava, Zacari, Babes Wodumo, entre autres), n’était que la pointe de l’iceberg du phénomène que Mr. Touré! mesure depuis quatre ans dans les soirées Qualité de luxe au Ausgang, durant lesquelles il fait jouer ces nouvelles musiques dansantes d’Afrique, aux côtés des grooves soca et dancehall propulsés par ses collègues DJ Kyou et Poirier.

« Avant même de commencer Qualité de luxe, ça faisait un moment déjà qu’on poussait ces sons, rappelle Mr. Touré!. Au début, il y avait toujours quelqu’un dans la foule qui venait me demander quelle était cette chanson que je jouais, disons de P-Square », fameux duo néo-R&B du Nigeria. « Aujourd’hui, dans n’importe quelle soirée afro-house, c’est sûr qu’on entend du P-Square ! Il y a eu un gros changement ces deux ou trois dernières années », ajoute le DJ, qui, à chaque soirée mensuelle au Ausgang, attire 450 danseurs férus de ces musiques de club d’Afrique.

Plusieurs sources

De quoi on parle, au juste ? Ça dépend où on se trouve. La France, rappelle Mr. Touré!, est très bien branchée sur les musiques de danse africaines qui rejoignent désormais le grand public grâce aux succès des rappeurs-ambianceurs MHD et son afro-trap — « un Guinéen d’origine qui revendique ses racines », insiste Mr. Touré! — et Naza, né en France de racines congolaises, qui vient de lancer un irrésistible second album intitulé C’est la loi.

Au Royaume-Uni, ça se complique : afro bass, afro grime, afro bashment (pour souligner la mixité avec les musiques jamaïcaines), autant de noms pour décrire une vibrante scène incarnée par des artistes aussi variés que le populaire MC J-Hus, Kwamz Flava, le producteur Timbo, le rappeur Kojo Funds, etc. Lors du dernier festival électronique SONAR de Barcelone, on évoquait même l’émergence d’une scène « afro-EDM » incarnée par des producteurs, DJ et remixeurs africains tels que Black Coffee, Kampire et Mr Eazi.

Selon Mr. Touré!, les trois grandes sources des musiques de club africaines de pointe demeurent l’Afrique du Sud « avec le son GQOM », descendant direct du pionnier renouveau afro-house (ou kwaito) DJ Mujava et son succès Township Funk (2008), le Nigeria avec sa scène rap teintée d’afro-beat dont Wizkid est le plus grand ambassadeur, et laconnexion Angola-Portugal avec la scène kuduro-kizomba-batida représentée par les artistes du label mondialement connu Principe Discos, basé à Lisbonne.

Si les instruments électroniques, ordinateurs, synthétiseurs et boîtes à rythmes ont mis du temps à se répandre sur le continent africain, les progrès de la technologie musicale sont désormais largement répandus depuis le tournant du siècle, contribuant à l’essor de ces nouvelles manières d’interpréter les rythmes populaires des régions africaines respectives, favorisant ainsi l’émergence de nouvelles scènes musicales distinctes et excitantes qui rejoignent un nouveau public d’amateurs de « musiques du monde ».

Dans cette perspective, Mr. Touré! considère le FINA « comme un événement faisant la promotion des musiques traditionnelles africaines — ce que je respecte. Cependant, il manque encore à Montréal une vitrine pour toutes ces nouvelles musiques, et je pense qu’avec Qualité de luxe, on contribue à les diffuser ».

Du côté de l’Amérique latine

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Une grande partie du public de Boogat se trouve au sud du mur de Trump, où il côtoie toutes les mutations électroniques des rythmes afro-latins.

Le rappeur, chanteur, auteur et compositeur Boogat est aux premières lignes des musiques de club modernes d’Amérique latine : s’il passera l’été chez nous à donner des concerts dans la foulée de la parution en octobre dernier de son album San Cristóbal Baile Inn, l’immense majorité de son public se trouve au sud du mur de Trump, où il côtoie toutes les mutations électroniques des rythmes afro-latins et sud-américains.

En tête de peloton de ces nouveaux hybrides, l’électro-cumbia, « un genre populaire en Argentine, au Mexique, qui reste un truc de gens qui ont grandi dans les années 1990 et qui utilisent les outils électroniques pour revisiter leur tradition musicale », estime Boogat. « C’est vraiment un style né avec les générations X et Y », ajoute le musicien, qui souligne de plus la grande variété musicale des goûts de ces générations. « Dans un party électronique, tu peux tout d’un coup entendre Welcome to the Jungle de Guns n’ Roses, et ça marche. Y’a pas de sectarisme. Les gens écoutent toutes sortes de musiques. »

Le meilleur exemple de cette ouverture d’esprit musicale s’entend dans le reggaeton, croit Boogat. Né à Porto Rico dans les années 1990, le style est dévié du hip-hop américain et conçu sur la base de la célèbre rythmique dancehall nommée dem bow (du nom du succès de Shabba Ranks) qui fut popularisée il y a une douzaine d’années par la chanson Gazolina de Daddy Yankee. Aujourd’hui libérée de la dictature rythmique du dem bow, le reggaeton est devenu une éponge d’influences musicales diverses, à l’image du hip-hop contemporain.

Selon Boogat, ces artistes qui amènent les rythmes populaires de leurs régions dans le giron du rap et des musiques électroniques « refusent d’être coincés dans la catégorie de la musique “exotique”, au sens propre du terme. Ce qu’ils recherchent, c’est la modernité, point. Le grand public doit simplement accepter que c’est de la musique moderne » et pas bêtement la trame sonore de son voyage dans le Sud.

La fin de l’exotisme

La scène musicale états-unienne a déjà compris le message : ce sont les Beyoncé et Justin Bieber qui collaborent aux succès des Latinos J Balvin et Luis Fonsi, et non l’inverse. Cardi B, qui revendique fièrement ses racines dominicaines et trinidadiennes, peut compter sur l’un des rappeurs latino de l’heure selon Boogat, le Portoricain Bad Bunny, pour le succès trap-salsa de l’été, I Like It.

« Il n’y a aucune nostalgie dans leurs textes ou leurs références aux rythmes populaires. C’est juste de la musique contemporaine » dont la popularité résonne jusque chez nous : le club Groove Nation de la rue Rachel tient la soirée mensuelle Pachangon du DJ Oonga, une fête électro-cumbia mettant en vedette les talents locaux. « Surveille cette jeune chanteuse du nom de Maïté, qui chante et rappe, elle va aller loin, recommande Boogat. Il est en train de se passer quelque chose de complètement nouveau à Montréal, ce sera excitant de voir où ça sera rendu dans cinq ans. »

Récemment, le Québécois aux racines mexicaines et paraguayennes a collaboré à l’album du producteur et DJ texan d’origine mexicaine El Dusty intitulé Cumbia City. Réputé partout dans le monde espagnol, le créateur de ce qu’on désigne comme le « cumbia crunk », Horacio « El Dusty » Oliveira, ne « mélange pas juste la cumbia, mais aussi toutes les musiques du nord du Mexique, la musique tejano, le nortena, le son des narcocorridas, avec le hip-hop, le trap, le house, le EDM » de manière totalement inédite et énergique.

Soirée afrohouse avec Mr. Touré!, Poirier et Yaya / Boogat

Le 21 juillet au Ministère / Le 22 juillet, 20 h, au Village des Nuits d’Afrique, sur le parterre du Quartier des spectacles