Les airs pleins d’America et la bonbonne vide d’Air Supply

America, c’était un peu les Eagles, un peu Crosby, Stills et Nash, un peu les Bee Gees, un peu les Beach Boys, un peu beaucoup les Beatles. Le meilleur du folk-pop acoustique des années 1970.
Photo: Francis Vachon Le Devoir America, c’était un peu les Eagles, un peu Crosby, Stills et Nash, un peu les Bee Gees, un peu les Beach Boys, un peu beaucoup les Beatles. Le meilleur du folk-pop acoustique des années 1970.

En fond d’écran, les pochettes des albums d’America se succèdent. Comme dans des centaines et des centaines de ventes de garage. Oui, je les ai, ces disques. Je les ai usés. J’ai appris à jouer de la guitare en les écoutant. J’ai fait la voix haut perchée de Gerry Buckley, la voix à peine moins haut perchée de Dewey Bunnell. Ah ! Ces harmonies ! Ah ! Ces mélodies ! America, c’était un peu les Eagles, un peu Crosby, Stills et Nash, un peu les Bee Gees, un peu les Beach Boys, un peu beaucoup les Beatles. Le meilleur du folk-pop acoustique des années 1970.

Ça me fait drôle d’entendre en spectacle un mercredi soir au Festival d’été de Québec ces voix, ces chansons. Les timbres sont intacts, les guitares acoustiques vont de majeur en mineur comme si ça allait de soi. Tin Man, une merveille. Riverside, une merveille. I Need You… Oh. I Need You. Plus qu’une merveille : quasiment du McCartney. Aussi belle que Run to Me des Bee Gees. Ce niveau-là.

On comprend le regretté réalisateur Sir George Martin d’avoir travaillé avec ces gars-là (sept albums sous sa houlette). C’était moins l’expérimentation à tous les détours, mais le fin George entendait les mélodies et les harmonies que l’on entend ce soir, et c’était irrésistible en studio comme ça l’est au parc de la Francophonie. L’intro de Ventura Highway éblouit comme au premier jour : instantanément, on baigne dans le soleil (et les effluves de cannabis, comme il se doit).

On comprend aussi la nécessité pour ce groupe vétéran de donner de la place aux accompagnateurs : je me passerais des showcases, solos de slap bass ou de guitare sans autre fonction dans les arrangements que d’allonger la sauce. Je suppose qu’il faut justifier son présent de formation en tournée, entre les incontournables non contournées. Honnêtement, à deux guitares et deux voix, il ne me manquerait rien.

Hommage à Sir George Martin

Frisson quand ils reprennent l’Eleanor Rigby des Beatles, dont George Martin arrangea si génialement les partitions pour quatuor de cordes (ici reproduites au clavier). Il y a la séquence correspondante du film Yellow Submarine en fond d’écran. La reprise de la California Dreamin’ des Mamas et Papas, en version passablement beatlesque, n’est pas moins heureuse. Tout ça se tient parfaitement.

Pour qui connaît à fond le corpus, c’est tout le temps la joie : il y a bien des chansons à redécouvrir. Pour le public de tous âges qui remplit le Pigeonnier ce soir, il y a du mou dans la corde au milieu du set. Mais l’attente est récompensée : le triplé final et le rappel sont pures beautés d’écriture et de composition folk. Il y a d’abord l’exquise Lonely People, avec ses harmonies à trois voix et son solo de piano. Et puis la très neilyoungienne Sandman, à base de 12-cordes et de contestation (pensez Ohio). Et puis ma préférée entre toutes : Sister Golden Hair. Fabuleuse intro, encore une fois : le strumming acoutique vigoureux, la ligne de slide, c’est de l’orfèvrerie. Difficile d’imaginer, en dehors des Beach Boys, chanson plus idylliquement californienne.

Et au rappel ? A Horse With No Name. Bon sang, mais c’est bien sûr ! La traversée du désert avec deux accords de guitare et une histoire bien racontée, et un refrain qui lève comme tempête de sable, avec un sing-along, des « na-na » à la fin. Cela dit sans ironie : l’arrangement de cet air si simple confine au génie. Mais oui, mais oui, c’est un fan fini qui vous le dit. Mais oui, mais oui, je l’ai jouée, cette chanson, en spectacle à la salle Désilets du collège Marie-Victorin il y a quarante ans. Salutations à tout le monde dans notre groupe. J’ai encore la cassette à la maison.

Air Supply : donnez-moi de l’oxygène !

J’avoue : après America, dans mon livre, il en fallait beaucoup. Beaucoup plus qu’un groupe sur respirateur artificiel. Air Supply, vraiment ? Ça dépasse mon entendement. On me dit: « Le groupe a ses fans dans la Vieille Capitale, et revient respirer le bon air du Saint-Laurent presque souvent. » Fort bien.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Air Supply

N’empêche qu’après les airs inspirés d’America, cette machine à nananes surettes tombe vite sur le coeur. Certes, le duo australien n’a pas usurpé ses succès, il y a du savoir-faire dans les Sweet Dreams, Even The Nights Are Better, Every Woman In the World, The One That You Love et autres titres avec « love » dedans (ils reprennent aussi la supérieure Without You de Badfinger, popularisée par Harry Nilsson). I’m All Out of Love, entonnent-ils ? J’avoue derechef : I’m all out of empathie pour ce type de pop-rock pompier, désolé.

De toute façon, Sister Golden Hair me tourne en boucle dans la tête, quoi que messieurs Russell Hitchcock et Graham Russell chantent. Je me rappelle tout à coup avoir passé mes années 1980 à éviter Air Supply. Ce n’est pas mercredi soir qu’ils m’auront rattrapé. Hier comme aujourd’hui, décidément, cette sorte de musique corporative me pompe l’air.