Le retour furieusement fou des Foo Fighters sur les Plaines

La musique des Foo Fighters se veut une sorte de cours intensif d’histoire du rock.
Photo: Francis Vachon Le Devoir La musique des Foo Fighters se veut une sorte de cours intensif d’histoire du rock.

En chemin vers les Plaines, il pleut dru. Pas des hallebardes, mais de quoi transir un festivalier jusqu’à la substantifique moelle. À chaque pas, je me dis : non ! NON ! C’est pas Dieu vrai… Pas encore le déluge pour les Foo Fighters ! Le déluge après le déluge ! Trois ans tout juste après la fameuse fois où Dave Grohl, jambe dans le plâtre, assis sur une sorte de trône médiévalo-futuriste en acier… trempé, avait dû abdiquer, la mort dans l’âme, après quatre chansons. Les trombes le mitraillaient, la foudre menaçait de lui parler du pays, il n’avait pas eu le choix.

On revoit sa rage. Et son plâtre en guise de drapeau blanc. C’est la même rage ce lundi soir dans sa face agrandie sur l’écran, lorsqu’il surgit sur scène et hurle tout ce qu’il a. « Are you ready ? Are you fucking ready ? It’s a beautiful night tonight, alright ? » D’accord, ont hurlé en retour les dizaines et dizaines de milliers de fans dégoulinants. Combien d’entre eux étaient-ils là il y a trois ans ? Il faut voir les mains se lever quand Grohl pose la question. La victoire contre le sort, en cela, est commune.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Le chanteur et guitariste Dave Grohl

Car tout le monde est là, et il ne pleut plus. Il. Ne. Pleut. Plus. Une fenêtre s’est fermée dans le ciel. Trêve ! Étanchéité. Quelques heures au sec pour les vrais de vrais. Les Foo Fighters dégainent les riffs comme autant de preuves d’existence. Les projecteurs s’allument sur la foule luisante, d’où monte un nuage de vapeur. « I wanna see you ! » exige Grohl. Qui en a sur le coeur. « It’s been three fucking years ! But you know we’d come back… We always come back ! » Suit en preuve un solo directement issu des Tables de la loi selon Chuck Berry. Rock’n’roll de base. On recommence par le commencement.

Des choristes se joignent au groupe. The Sky Is the Neighborhood, chanson du très pertinent Concrete and Gold paru à pareille date l’an dernier, est un regard sans fard sur la planète. Peut-être le ciel a-t-il entendu la prière de Grohl : il ne pleut toujours pas et le spectacle a quarante minutes dans le corps. C’est la portion des solos qui se répondent : pas de hard rock sans combat des chefs. La basse de Nate Mendel tient le coup, pendant que la guitare de Chris Shiflett et la batterie de Taylor Hawkins se livrent un duel. Ça pourrait être Alvin Lee avec Ten Years After à Woodstock durant le tour de force I’m Going Home.

La leçon de rock

Un groupe étonnant, les Foo Fighters : leur musique se veut une sorte de cours intensif d’histoire du rock. Sunday Rain, chantée par Hawkins, a quelque chose de très sudiste, très Allman Brothers dans le genre. My Hero, chanson première époque de la bande à Grohl, rappelle immanquablement les hymnes rassembleurs d’un Springsteen, ode au soldat inconnu de la vie quotidienne : « There goes my hero/Watch him as he goes/There goes my hero/He’s ordinary… »

These Days a tout The Who dans le ventre : c’est doux et puis ça rentre dedans massivement, façon Love Reign O’Er Me. La foule entonne couplets et refrains. Et si le passé grunge n’est jamais loin dans la grogne des guitares, Grohl et compagnie remontent volontiers plus loin dans le temps : la leçon de rock est décidément sans fin. « Touch the people ! » commande Grohl. Voilà nos gaillards qui ravivent du Alice Cooper (Under My Wheels, chantée par Shiflett), puis du Queen (oui, Another One Bites the Dust), puis du John Lennon mêlé à… du Van Halen (oui, croyez-le ou non, Jump chantée sur les accords de Imagine), puis du Ramones (l’hymne garage-punk Blitzkrieg Bop, mené par le guitariste Pat Smear), et même du Queen avec Bowie (eh oui, Under Pressure, avec Dave Grohl à la batterie et Hawkins en Freddie Mercury…). Formidable et fascinante série de reprises jouées par pur plaisir : le rock, c’est ça.

La grande salve finale du spectacle peut commencer. On revient aux Foo Fighters plein pot, à Monkey Wrench et autres morceaux de choix de leurs nombreux albums. C’est le moment où la fosse s’agite et les corps sont portés à bout de bras : ce groupe est né du grunge, et grunge il demeure en son coeur. Ça frappe dru, plus que des hallebardes, tiens. Pas de pluie diluvienne qui tienne, quand Dave Grohl, ses Fighters et sa foule bondissante décident de faire tonner plus fort le rock’n’roll que les colères du ciel.