Le chouette conventum prog de Soft Machine au Monument-National

Soft Machine se produisait au Monument-National samedi soir dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. 
Photo: FIJM Soft Machine se produisait au Monument-National samedi soir dans le cadre du Festival international de jazz de Montréal. 

La dernière fois, c’était le 15 février 1974 à l’auditorium du cégep Maisonneuve. Maneige complétait le programme. La fois d’avant, la seule autre fois que Soft Machine se produisit à Montréal, c’était le 2 avril 1968 au Centre Paul-Sauvé. En première partie du… Jimi Hendrix Expérience.

Qui, ce samedi soir au Monument-National, peut en témoigner ? Je gagerais un gros deux en papier : plusieurs, plusieurs dizaines de spectateurs. Qui attendaient ce retour depuis… 44 ans. Deux jeunes chevelus n’ayant peur de rien, André Ménard et Alain Simard des productions Kosmos, présentaient le spectacle de 1974. Ceux qui étaient là en 1968 et 1974 témoigneront doublement : il y avait déjà eu passablement de chambardement dans le personnel. Robert Hyatt et Kevin Ayers, les plus fameux membres fondateurs, gambadaient depuis maintes récoltes dans d’autres pâturages. Une équipe d’as musiciens plus stables les avait relayés, menant l’aventure prog dans les champs pas très défrichés du jazz-fusion : ce sont eux les revenants inespérés de 2018. À tout le moins la section rythmique : le batteur John Marshall et le bassiste Roy Babbington. Le guitariste John Etheridge s’est joint en 1975. Un musicien d’appoint, Theo Travis, vétéran « sub » des groupes prog, s’occupe de tout le reste : piano, flûte, saxo. On peut certainement parler de la formation la plus représentative du Soft Machine des années 1970.

Du prog pur jus

Vous savez quoi ? Le quatuor est bigrement performant. Absolument orthodoxe itou : pas question de réinventer ces compositions déjà bien assez complexes. Bundles, Chloe and The Pirates, la très planante Voyage Beyond Seven (pensez Harmonium première époque, avec tout plein d’harmoniques à la guitare électrique, enrobées d’arpèges au Fender Rhodes), on baigne dans le prog pur jus. Structures complexes, solos ambitieux, chaos contrôlé : la panoplie complète.

Oui, plus les pièces sont longues, meilleur c’est. Song of Aeolus doit durer dix bonnes minutes. Un voyage, une équipée, un périple : la guitare d’Etheridge ne manque pas d’envergure, ni d’élan. Précisons : je n’étais pas du tout prog dans mes années 1970.

C'était les frères Trottier, Daniel et Yvon, qui me conviaient à des séances d’écoute de l’autre côté de la rue Olier à Montréal-Nord, alors capitale mondiale du prog. C’est à eux que je pense ce soir, j’entends ces partitions pas jouables avec leurs oreilles et ça m’épate. Quelle maestria, non mais, quand même !

Les intros basse-cymbales-piano pour The Man Who Waved At Trains et The Tale of Taliesin rivalisent de délicatesse : c’est aussi ça, le prog. On embarque tranquillement dans le véhicule, et on ne sait pas trop où ça va nous mener : on sait seulement que le paysage va changer en cours de route. Vient un moment où la guitare déclenche les réacteurs et hop ! Solo supersonique. Nous voilà dans la stratosphère.

Etheridge, autant qu’il peut, s’adresse à l’auditoire en français. Parfois il cherche un mot, on le lui fournit : il nous remercie. C’est ça, la grande classe des musiciens britanniques. Leur joie tranquille, aussi : cette soirée prog de haute tenue se révèle sans prétention aucune. C’est ça, le sens de l’autodérision des musiciens britanniques. Oui, il y a un solo de batterie. C’est dans le cahier de charges. Ça m’énerve toujours suprêmement, les solos de batterie, mais j’avoue trouver les roulements de Marshall fichtrement subtils. C’est la grâce des musiciens britanniques : ils vieillissent plutôt bien. Ou alors c’est moi qui, plus de quatre décennies plus tard, ai finalement décidé de traverser la rue.