Festival de jazz: la planète sans frontières de Jain

Fin août, sortira le deuxième album de Jain, composé en tournée et intitulé «Souldier».
Photo: Catherine Legault Le Devoir Fin août, sortira le deuxième album de Jain, composé en tournée et intitulé «Souldier».

Jain est toute calme, posée, souriant sans effort. Une jeune femme tranquille, prête à causer tranquillement dans un couloir tranquille de l’hôtel montréalais qui, de la rue Sherbrooke, surplombe le Quartier des festivals et le site du FIJM.

Contraste. Je la revois, bondissante, lumineuse, contagieuse dans un Corona plein de puces sauteuses en avril 2017. Je n’étais pas à Osheaga pour la revoir l’été dernier, mais j’imagine d’ici la nuée de sauterelles. Et j’imagine des scènes semblables partout, des foules qui éclatent comme du maïs soufflé. Ainsi la chanteuse française Jain sillonne-t-elle la planète, à grands bonds, avec ses machines de DJ, son générateur de boucles, son petit clavier, ses baskets souples. La revoilà à Montréal, le temps de deux MTelus archipleins, jeudi et vendredi. Samedi, ça va trampoliner à Sherbrooke, et dimanche au Festival d’été de Québec. Après, ce sera Madrid, Lyon, les grands festivals européens. Et puis la sortie du deuxième album, Souldier, le 24 août. Et puis ce sera l’Amérique en octobre, Los Angeles, Chicago, Detroit, Saint-Eustache…

Saint-Eustache ? Oui, Saint-Eustache. Jain se produira au Zénith de Saint-Eustache le 25 octobre. « Moi, je veux aller partout ! » déclare Jeanne Galice de Toulouse, alias Jain la citoyenne du monde. Zanaka, son premier album décrété double platine, retraçait les découvertes de l’adolescente, trimbalée au gré des affectations de son papa le long des pipelines, de Dubaï à Brazzaville, en passant par Paris et Abu Dhabi : rythmes africains, percussions arabes, reggae jamaïcain, pop dansante… « J’ai eu cette chance d’être exposée à différentes cultures, différentes musiques, aux musiciens eux-mêmes : je n’ai pas un bagage théorique, ni une collection de disques, j’ai accumulé des rencontres. »

Atteindre les gens

Le deuxième disque a été écrit et composé en tournée : les choix et les mélanges y sont plus conscients, cela s’entend déjà sur Alright et Star, les deux premiers extraits de Souldier(quel beau titre !). « J’avais vraiment envie de m’assumer, et ne plus seulement me laisser imbiber. Assumer le vedettariat tout en riant un peu de moi-même dans Star [« You wanna be a star/But you can’t stand the light »], revendiquer une approche plus hip-hop, ne plus avoir à m’excuser de ce que je veux être… »

Ce qu’elle veut être ? Une vedette mondiale, pas tant pour en tirer vanité que pour propager l’idée de l’absence de frontières entre les humains, le grand constat de ses pérégrinations. « Je suis extrêmement contente d’avoir pu vivre dans des pays musulmans : je n’ai pas cette phobie de l’islam que l’on voit en France depuis les attentats. Ce ne sont pas des intégristes que j’ai côtoyés. On juge sans connaître les gens. Ce n’est pas simplement de la tolérance, c’est le vrai contact avec l’autre. »

On a bien besoin d’une génération de jeunes gens pour qui la planète est un seul grand pays aux saveurs infinies, une sorte d’Expo 67 grandeur nature pour le XXIe siècle. À l’heure où l’on érige des murs, alors que les bateaux remplis de migrants cherchent des ports d’attache, les airs de Jain sont autant de bouffées d’air frais et de filins lancés. « Je n’ai pas à donner de leçons pour dire ce qui est mieux ou pas mieux, mais j’essaie de contribuer à faire tomber les idées toutes faites, je pense que c’est important. »

Ce public large « qui inclut autant les enfants de cinq ans que les quinquagénaires », elle le fait chanter et danser, jusqu’à ce qu’il en oublie de brandir son téléphone et de tout filmer. « C’est la même idée de contact réel. Venir au spectacle, c’est être ensemble, c’est se toucher, c’est sortir de l’écran. Vous savez, j’ai vu des gens qui me tournent le dos pour prendre des selfies avec moi en arrière-plan : je leur dis que ce n’est pas poli. »

« Se filmer tout le temps, ce n’est pas ça, la mémoire, continue-t-elle. Au contraire, c’est de l’oubli, l’oubli de ce qui se passe. Et ça donne des gens qui oublient aussi le passé. Je fais tout pour capter l’attention des gens lors des concerts, pour danser avec eux, pour m’amuser avec eux, mais aussi pour leur donner l’occasion de reconnecter avec leur rôle dans l’histoire de l’humanité. »

À chaque bond, une question, comprend-on. « Comment en est-on arrivé où nous sommes ? Qu’avons-nous appris ? Que pourrait-on accomplir dans un monde sans frontières ? » Chaque fois que ses pieds retombent sur scène, Jain regarde en face avant de rebondir. « J’ai peur, en même temps. Ce qui me fait très peur avec Trump, c’est la culture de la négation. » Celle qui chante Makeba à la mémoire de la chanteuse Myriam Makeba exalte certes l’espoir dans Alright, mais en toute connaissance de cause : « C’était la fonction du troubadour à l’époque médiévale : faire chanter et danser les gens tout en perpétuant les histoires… Ça n’a pas tellement changé, on raconte toujours des choses, mais en chanson, pour que ça passe mieux… »