Suzanne Taffot, une voix à suivre

Le duo de «Iolanta» de Tchaïkovski avec la soprano canadienne Suzanne Taffot et le ténor russe Ivan Gyngazov fut de très loin un grand moment.
Photo: André Chevrier Le duo de «Iolanta» de Tchaïkovski avec la soprano canadienne Suzanne Taffot et le ténor russe Ivan Gyngazov fut de très loin un grand moment.

Des soirées comme celle associant, samedi, l’Ensemble Sinfonia de Montréal mené par Louis Lavigueur et l’organisme Théâtre Lyrichorégra 20 d’Alain Nonat, qui aide au développement de la carrière de jeunes chanteurs canadiens à l’aide d’un réseau de partenariats internationaux, sont l’exemple même d’initiatives pragmatiques judicieuses au profit des jeunes artistes et de la musique.

Soutenu par la mécène Sharon Azriéli et le consul général de la Fédération de Russie, Yury Bedzhanyan, ce rendez-vous permettait de réunir trois jeunes Canadiens et quatre Russes, ces derniers en troupe à l’Opéra Helikon de Moscou.

L’Ensemble Sinfonia, l’un des ensembles dirigés par Louis Lavigueur, est composé d’amateurs, souvent antérieurement membres de l’Orchestre des jeunes de Montréal. Il n’y a pas lieu ici de commenter spécifiquement leurs honorables prestations symphoniques, engagées et de très bonne volonté. En la matière, samedi, l’Ensemble Sinfonia était surtout un hôte permettant à de jeunes chanteurs de se rencontrer musicalement en présence d’un orchestre. Cette rencontre a eu lieu, et Lavigueur et ses musiciens y ont attaché soin et importance.

Que n’a-t-on donné à la jeune basse Georgy Ekimov un rôle plus éminent samedi et, auparavant, l’adresse des organisateurs du Concours musical international de Montréal (CMIM) ? Son talent est supérieur à celui de son collègue moscovite du Théâtre Stanislavski, qui s’est retrouvé en finale. Son timbre est aussi beau et surprenant que sa présence. Ekimov n’a pas tout réussi, équilibrant mal son trio de Cosi fan tutte. Mais la faute en revenait aussi au chef qui l’avait placé entre les deux voix féminines, alors que « Soave Sia il vento » est avant tout un duo féminin ponctué et coloré par la basse.

L’autre révélation fut Suzanne Taffot, candidate du volet mélodie du CMIM, mais éliminée au premier tour. Cette chanteuse originaire du Cameroun et formée à l’Université de Montréal est une excellente soprano lyrique sans tic d’émission vocale. Pourvu qu’elle puisse trouver une belle place en troupe en Allemagne pour s’accomplir. Ayant vu et entendu Marie-Josée Lord au même âge (33 ans), je pense que Suzanne Taffot a encore plus de potentiel.

À l’inverse, je n’arrête pas d’accoler à Hugo Laporte la mention « à réentendre dans un autre contexte ». Le contexte samedi était favorable et l’impression plus que modeste pour un vainqueur de Concours OSM et du Prix d’Europe. Là, à voix équivalente, on est vraiment en dessous d’Étienne Dupuis au même âge. Rachèle Tremblay est une bonne mezzo, pas une très large voix. Elle est à suivre. Les Russes étaient de très solide niveau, avec un baryton un peu en deçà. Le ténor Gyngazov s’ouvrant en seconde partie de concert, son duo extrait de Iolanta de Tchaïkovski avec Suzanne Taffot fut de très loin de grand moment de la soirée.

Par contre, il faut à nouveau souligner l’importance d’une vigilance accrue à l’égard du répertoire qu’on fait chanter aux jeunes. Le programme vocal finissait sur le quatuor de Rigoletto avec un baryton qui n’est pas Rigoletto, un ténor qui n’a ni de près ni de loin la voix du Duc et Rachèle Tremblay qui, même en rêve, n’arrive pas à la cheville de Maddalena. C’est comme cela qu’on leur fait du mal. Et ce serait dommage…

Soirée lyrique, de Moscou à Montréal

Airs et ensembles extraits d’Eugène Onéguine, Iolanta et La dame de pique de Tchaïkovski ; Cosi fan tutte, Les noces de Figaro et La flûte enchantée de Mozart ; Le barbier de Séville de Rossini ; Don Pasquale de Donizetti et Rigoletto de Verdi. Oeuvres orchestrales : Polonaise d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski ; extraits de L’oiseau de feu de Stravinski ; Dans les steppes de l’Asie centrale et Danses polovtsiennes de Borodine. Suzanne Taffot (soprano), Rachèle Tremblay (mezzo), Hugo Laporte (baryton). Lidiya Svetozarova (soprano), Ivan Gyngazov (ténor), Maxim Perebeynos (baryton), Georgy Ekimov (basse), Ensemble Sinfonia de Montréal, Louis Lavigueur. Salle Claude-Champagne, samedi 16 juin 2018.

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