L’autre André Mathieu

Florence K a contribué à la soirée avec «Oh ! Mon bel amour».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Florence K a contribué à la soirée avec «Oh ! Mon bel amour».

Montréal aura donc attendu le 14 juin 2018 pour entendre la nouvelle version, développée, du Concerto de Québec, intitulé, dans cette mouture lancée par Alain Lefèvre, « Concerto no 3, en do mineur, opus 25 ».

Remplaçant le Concerto de Québec (orchestré principalement par Agostini) qu’Alain Lefèvre qualifiait dans Le Devoir de « catastrophe », le projet était destiné au 375e anniversaire de Montréal, qui l’a ignoré, d’autant qu’il semblait prioritaire, pour le versant « classique » des festivités, de profiter de l’unique occasion de la réunion de l’OSM et de l’OM pour organiser un concert de chansons symphonisées…

Le concerto devait ensuite être entendu en première lors du Festival nordique de l’OSM en avril dernier, mais il fut remplacé par la Rhapsodie romantique. Ce troisième essai était donc le bon. Alors, rappelons ce qu’est le Concerto no 3, op. 25. C’est une nouvelle partition constituée par Jacques Marchand, directeur de l’Orchestre symphonique de l’Abitibi-Témiscamingue, enregistrée par Lefèvre à Buffalo en février 2017, un Concerto de Québec délayé qui passe grosso modo de 25 à 35 minutes et restaure des passages supprimés par Mathieu. Le mouvement qui était dans le collimateur d’Alain Lefèvre pour ses faiblesses était notamment le troisième.

Un exercice unique

Jamais nous n’aurions imaginé entendre à 48 heures d’intervalle le « vieux » Concerto de Québec (Agostini/Bélanger, partition Centre de musique canadienne) et le nouveau Concerto no 3, op. 25 (révision et orchestration Marchand).

Une partie de commentaire incluse dans notre édition de jeudi à propos du Concerto de Québec joué par Jean-Philippe Sylvestre dans le cadre du Festival Classica est confirmée dans les faits : l’esthétique cinématographique jaillissante de Sylvestre s’accommode bien de l’ancienne partition ramassée mais éparse, alors que l’anoblissement de Mathieu par Lefèvre appelle de facto une partition supposément plus savante et cohérente.

Nous l’avions noté lors de la parution des disques respectifs. Le concert le confirme en fait plus ou moins. Car le débraillé court laisse place à un semi-débraillé longuet et parfois pompeux (utilisation des trombones et du tuba). Le Concerto de Québec va-t-il vraiment laisser la place au concerto vu par Jacques Marchand, dit « Concerto no 3, op. 25 » ? Rien n’est moins sûr, car de la clarification je n’ai pas entendu grand-chose. Assurément Lefèvre va défendre Marchand, Sylvestre en restera à juste titre à la version traditionnelle et Jean-Michel Dubé s’en tient pour l’heure aux oeuvres pour piano seul et de musique de chambre, considérant qu’il préfère jouer du André Mathieu « pur jus » plutôt que des supputations à partir de thèmes d’André Mathieu qui en disent davantage sur les orchestrateurs que sur le compositeur.

Au sujet des prestations comparées de Lefèvre et Sylvestre, l’indiscutable avantage d’Alain Lefèvre sur Jean-Philippe Sylvestre est la production sonore, plus nourrie, alors qu’elle est plus digitale chez Sylvestre. On a retrouvé les creusements romantiques d’un Mathieu romantisé et les nombreuses foucades caractéristiques du jeu de Lefèvre et qui ravissent les foules. Par contre, il y eut de sacrés flottements ou faux pas dans les trois premières minutes du concerto, d’abord au piano puis à l’orchestre.

Il faut dire que, de manière générale, le millésime 2018 de l’Orchestre de la Francophonie n’est pas, tant s’en faut, le millésime du siècle. On a entendu des choses étranges, des choses dissonantes et des choses fort bruyantes et vulgaires dans l’accompagnement de la Rhapsodie et du Concerto. On se réjouit que l’été permette de parfaire la cohésion.

Diversité

Le principal intérêt de ce concert lancé par Alain Lefèvre, à la gloire conjointe d’André Mathieu et d’Alain Lefèvre, qui s’intéresse à Mathieu depuis quarante ans, nous a-t-on dit, jusqu’à 22 h 35, où le concert se prolongeait encore par un nouveau discours (nous avons dû partir à ce moment-là), fut de nous faire entendre des chansons et des extraits de Scènes de ballet.

Dans la partie vocale, l’émotion vint de Diane Dufresne, d’une présence et d’une tenue vocale impeccable dans une mélodie de Mathieu et un hommage composé par Alain Lefèvre. Catherine Major a chanté deux mélodies sur des textes de Verlaine, Florence K contribuant à la soirée avec « Oh ! Mon bel amour ».

La révélation absolue de la soirée fut Dans les champs, une des quatre Scènes de ballet, un pur décalque du Poème de l’extase de Scriabine, qui confirme absolument que dans sa lucidité musicale André Mathieu allait vers un langage scriabinien. C’est cela, plus encore que les reliquats éblouissants de l’enfant prodige qui déclenchent un pincement au coeur lorsqu’on entend Marc Labrèche, excellent animateur de cette soirée patriotique, hélas tenue devant une Maison symphonique loin d’être remplie, citer Mathieu disant : « Je suis venu au monde adulte. C’est pour cela que ma vieillesse ne sera pas tellement longue. »

L’événement 50e d’André Mathieu

Scènes de ballet : Complainte, Danse des espiègles, Dans les champs et Berceuse. « Les chères mains » et « Il pleure dans mon coeur » (orch. Bellemare), avec Catherine Major. « Oh mon bel amour » (orch. Bellemare), avec Florence K. « Si tu crois » (orch. Bellemare) et « L’enfant prodige » (musique d’Alain Lefèvre) par Diane Dufresne. Rhapsodie romantique (orch. Bellemare) et Concerto pour piano no 3, en do mineur op. 25 (orch. Jacques Marchand). Alain Lefèvre (piano), Orchestre de la Francophonie, Jean-Philippe Tremblay. Animation : Marc Labrèche. Maison symphonique de Montréal, jeudi 14 juin, dans le cadre des Francos de Montréal.