Les adieux de routine de Paul Simon au Centre Bell

«Quand je compare les listes de chansons de Paul Simon, de 2016 à 2018, je trouve qu’il n’a pas fait un gros effort pour son au revoir à six décennies de scène.»
Photo: Theo Wargo / Getty Images North America / Agence France-Presse «Quand je compare les listes de chansons de Paul Simon, de 2016 à 2018, je trouve qu’il n’a pas fait un gros effort pour son au revoir à six décennies de scène.»

« Let us be lovers we’ll marry our fortunes together », chante Paul Simon. America, pour commencer. C’est parfait. La chanson symbolique par excellence pour ouvrir le spectacle d’une tournée d’adieux. Nous nous sommes tant aimés, Paul Simon, ses chansons et nous. Nous avons en quelque sorte uni nos destinées, durant toutes ces années. Avec ou sans Art Garfunkel en harmonies célestes, la trame sonore de Paul Simon nous a accompagnés sur le chemin, les routes, les autoroutes de la vie. « Counting the cars on the New Jersey Turnpike/They’ve all come to look for America»

Fifty Ways to Leave Your Lover enchaîne idéalement. Le chanteur est en voix, l’orchestre rivalise d’expertise et de souplesse, ça groove. Rien à redire, tout à aimer. C’est plus que bien parti. Après nous avoir souhaité le bonsoir, le gars du Queens prend le relais de Robert de Niro… et s’excuse. « Les commentaires ridicules et honteux du président ne représentent aucunement le “heart and soulof America… » Grande clameur dans le Centre Bell.

Ça avance rondement : on est en Afrique du Sud avec Boy In the Bubble, puis aux Indes avec Dazzling Blue… mais force est de constater qu’outre la chanson de départ, c’est le même déroulement qu’il y a deux ans à Wilfrid-Pelletier. Le pimpant zydeco That Was Your Mother, la belle Rewrite. Tout pareil. Tout bien fait, supérieurement joué et chanté, mais tout pareil. J’avoue : ce n’est pas ce que j’attends d’un dernier spectacle de Paul Simon à Montréal.

La variante insuffisamment variée

Quand je compare les listes de chansons de Paul Simon, de 2016 à 2018, je trouve qu’il n’a pas fait un gros effort pour son au revoir à six décennies de scène. C’est une (très bonne) variante du (très bon) show précédent, mais ce n’est pas… notre histoire commune. Certes Simon évoque-t-il les premiers accords que son père musicien — Louis Simon, grand bassiste — lui a appris, certes évoque-t-il les premières chansons folks écrites en Angleterre en 1964-1, alignant les riffs d’intro des Homeward Bound, I Am A Rock et autres The Sound of Silence, mais il ne va pas plus loin, les abandonne et revient vite à la liste de 2016.

Frustrant, vous dites ? Pas qu’un peu. Ces chansons ont compté, m’sieur Simon, compté immensément. Et c’est ce soir qu’on veut les retrouver… entières. Le procédé est franchement détestable d’égoïsme. Bien sûr qu’on est heureux lorsque le septuagénaire très performant sert Mother And Child Réunion, et Me And Julio Down By the Schoolyard, on les veut aussi et on était content qu’il les fasse à Wilfrid autant que ce mercredi soir final, mais le constat demeure : ce spectacle de haut niveau n’en est pas moins sans vraie surprise.

Oui, Bridge Over Troubled Water a réintégré la liste (encore heureux !), mais c’est aux dépens d’El Condor Pasa. Qui gagne perd, qui perd gagne. C’est quand même à peu près la même expérience qu’en 2016 et, en cela, cette der des ders est déficitaire. D’un « Farewell Tour », il me semble qu’on peut honnêtement souhaiter des clins d’oeil et des beautés rares, des moments à chérir pour longtemps, voire pour toujours. Il y a bien René And Georgette Magritte With Their Dog After the War, superbe oubliée de l’album Hearts And Bones, avec un accompagnement de cordes et de cuivres, mais sinon, ce sont… des adieux de routine.

Dommage. La sonorisation est exceptionnellement bien définie, tout est magnifié, ça toise la perfection dans les rendus. La version de Bridge se révèle étonnante, sans piano, pour guitare, cordes et percussions. Bravo pour l’intelligence de l’arrangement. D’autres relectures aussi fascinantes auraient été bienvenues : que sont les Mrs. Robinson, Loves Me Like A Rock, Feelin' Groovy, Slip Slidin' Away, Scarborough Fair/Canticle, Something So Right, Kathy’s Song et Cecilia devenues ? Déjà disparues du programme, et de sa vie, comprend-on. Empoche-t-il les droits mécaniques et d’auteur quand même ?

Oui, le long segment consacré aux albums Graceland et Rhythm of the Saints est aussi réussi que la dernière fois : mêmes titres, même excellence. Oui, Kodachrome et American Tune (laquelle remplace Duncan dans l’ordre prévu) sont des merveilles d’écriture et de composition. Oui, la foule est comblée, non sans raison, comme en 2016. N’empêche qu’il faut attendre le deuxième rappel pour que Paul Simon daigne rappeler à son bon souvenir une poignée d’immortelles de la période Garfunkel (avec montage vidéo de rigueur), donnant la nette impression de se débarrasser in extremis de ce cahier de charges qui lui pèse tant. Ce sera bien, pour ça, la retraite : personne ne les lui réclamera plus.