Daniel Bélanger à la place des Festivals: le merveilleux cadeau

L'auteur-compositeur-interprète Daniel Bélanger aux Francos, mardi, sur la Place des Festivals
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir L'auteur-compositeur-interprète Daniel Bélanger aux Francos, mardi, sur la Place des Festivals

« Je préfèèèèèèèèère dormir dehooooooors », chante Daran quand je rallie la « loge médias » de la place des Festivals. Sa voix immense remplit le lieu et ma mémoire en même temps : penser aux FrancoFolies — et maintenant aux Francos tout court —, c’est penser Daran, Thomas Fersen, La Grande Sophie, Ariane Moffatt, Arthur H, Pierre Lapointe. Je le revois au Spectrum, Daran, c’était l’étuve. En quelle année, déjà ? Au milieu des années 1990, à peu près : mes dates s’emmêlent au portillon.

Je sais que Laurent Saulnier couvrait le spectacle pour le Voir. C’était longtemps avant qu’il ne devienne programmateur en chef du festival. Ça me fait drôle d’y penser en le voyant s’amener sur la grande scène mardi soir pour présenter Daniel Bélanger. « Ce soir, c’est juste pour moi », lâche-t-il. Je le crois. C’est juste pour moi aussi. C’est pareillement personnel pour chaque spectatrice, chaque spectateur. « Ça va être la plus belle soirée de l’année ! »

Comme s’il pouvait en être autrement. Eh ! Daniel Bélanger ! Il n’est pas les Beatles à lui tout seul, mais c’est depuis Beau Dommage le plus près qu’un auteur-compositeur-interprète d’ici s’en sera rapproché. Cet art de l’écriture chansonnière et de l’arrangement, tellement singulier et tellement rassembleur à la fois, c’est là-haut tout là-haut dans l’échelle de valeurs, là où les airs se raréfient. Les airs de chansons.

Ces fabuleux refrains

Écoutez-moi Sortez-moi de moi ! Et Les temps fous ! Et dites-moi que ce type n’est pas un génie… À grandeur de ville, ça s’entend si clairement ce soir : il y a aussi cette voix qu’il a, Daniel, si extraordinairement belle et forte. Ça soulève d’autant quand arrivent ces fabuleux refrains. Ce n’est pas seulement notre meilleur créateur de mélodies, c’est notre meilleur chanteur.

Les versions sont plutôt psychédéliques en ce mardi soir, en phase avec le son de Paloma, ce dernier album à fois résolument audacieux et tellement réussi. Sortez-moi de moi a quelque chose du Pictures of Matchstick Men de Status Quo (1968). À mes oreilles, à tout le moins. Les temps fous plane comme du Pink Floyd… populaire ! Du groove au service d’un refrain géant. « Les temps sont fous / Aide-moi… » Oui, les temps sont fous, aidez-nous !

Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Une foule compacte assistait au spectacle, sur la Place des Festivals, mardi.

L’une après l’autre, Bélanger sert ses chansons parfaites, et parfaitement transfigurées pour l’occasion : trois décennies de Francos — et de chanson québécoise de haut niveau — nous contemplent. « Six milliards de solitudes, six milliards, ça fait beaucoup », entonne la foule avec son Daniel : nous sommes tous ensemble dans son Spoutnik, on se sent moins seuls. Intouchable et immortelle est dûment intouchable et immortelle, réarrangée en presque prog des années 1970, synthé et thérémine en sus. Un chef-d’œuvre en mieux, ça se peut ? Ça se peut.

Dépasser l’imagination

Une intro à la Ennio Morricone lance Il y a tant à faire : l’amplitude des sons couvrirait l’horizon si on pouvait voir l’horizon. Encore un refrain impossiblement efficace et brillant, comme quoi les chansons récentes n’ont rien à envier aux incontournables de ce répertoire béni des dieux. On a beau pouvoir chanter Tomorrow Never Knows par-dessus la mélodie de Métamorphose, c’est quand même de la magie à la Bélanger.

La salve finale dépasse l’imagination : Te quitter, Rêver mieux, Le parapluie, chaque chanson semble prendre appui sur la précédente pour monter plus haut, plus haut, plus haut. À la fin, c’est même pas une image, on touche au ciel. Dans la foule jusqu’à la Catherine, dans la loge des médias, les gradins, partout où le son voyage et se répercute, on flotte dans un bain de félicité. Lévitation collective. Difficile de vouloir plus beau cadeau d’anniversaire que d’aller faire un tour au paradis. Bonne fête, les Francos, bonne fête à nous tous.