Se solidariser pour la parité

Jennifer-Ann Weir a recruté Brigitte Poupart, qui réalisera un documentaire sur l'accession à la parité homme-femme dans l'industrie de la musique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jennifer-Ann Weir a recruté Brigitte Poupart, qui réalisera un documentaire sur l'accession à la parité homme-femme dans l'industrie de la musique.

La sous-représentation chronique des femmes sur l’affiche des festivals de musique est un problème que MUTEK et ses partenaires de l’initiative Keychange entendent « prendre par les cornes ». La nouvelle directrice générale de MUTEK, Jennifer-Ann Weir, a recruté l’actrice, metteure en scène et réalisatrice engagée Brigitte Poupart pour réfléchir à la question et documenter un symposium organisé par le festival les 21 et 22 août sur « l’autonomisation des femmes [dans les domaines] des arts numériques et des musiques électroniques ». Un sujet qui, en soulevant l’idée des quotas imposés aux organisations bénéficiaires de fonds publics, divise même les féministes entre elles.

L’objectif de présenter autant de musiciens que de musiciennes à MUTEK est important, mais l’atteinte de cet équilibre est périlleuse : « Lors du premier appel à projets ne spécifiant pas de critères basés sur le sexe, nous avons reçu 268 soumissions, dont 76 incluait des femmes (28,35 %), expliquela directrice Jennifer-Ann Weir. On a cherché à comprendre pourquoi si peu de femmes avaient soumis leurs projets. Patti [Schmidt, programmatrice] a eu cette analyse : peut-être ne se sentent-elles pas interpellées ? »

Se défaire des tabous

Selon Brigitte Poupart, les femmes s’imposent une forme « d’autocensure ; elle se disent : “Ah non, je n’enverrai pas ma candidature parce que sais que je ne serai pas prise” ». Jennifer-Ann Weir ajoute : « Le problème, c’est que le modèle traditionnel [de gouvernance] a favorisé ceux qui avaient un meilleur réseau de contacts, et les hommes étaient mieux représentés là-dedans », ce qui explique en partie l’autocensure décrite par Poupart. L’organisation du festival a donc fait un second appel à projets, celui-ci spécifiquement adressé « aux artistes féminines, transgenres et non binaires. Nous avons reçu 69 projets de plus. » Résultat : dans la programmation de sa 19e édition qui sera dévoilée aujourd’hui, le nombre de projets incluant des femmes s’élève maintenant à 43 %.

Selon la nouvelle ambassadrice, « il faut d’abord se défaire des tabous. Autour du mot quota, notamment ». Dans cette optique, il ne s’agit pas d’enlever un homme pour le remplacer par une femme dans la programmation, « mais bien d’ajouter des places pour les femmes ; c’est ça l’idée derrière Keychange », ajoute Weir. Et Poupart d’insister sur la nécessité de « sortir des mêmes réseaux pour voir ce qui se fait ailleurs et reconnaître la compétence des femmes qui en sont exclues ».

« Il faut aussi arrêter de polariser le discours et se solidariser pour la parité, poursuit Brigitte Poupart. Les femmes qui disent [que le talent seul prime le genre] comme Sophie Lorain — des femmes privilégiées et blanches —, elles dynamitent le pont derrière elles après l’avoir traversé. Ce n’est pas comme ça qu’on va réussir. De plus, il faut aussi entendre le point de vue des hommes ; je ne crois pas que le discours sur la parité devrait être seulement articulé par des femmes. »

Les femmes qui disent [que le talent seul prime le genre] comme Sophie Lorain — des femmes privilégiées et blanches —, elles dynamitent le pont derrière elles après l’avoir traversé.

 

Il s’agit là d’un immense chantier que Brigitte Poupart entend suivre de près, « dans toutes ses ramifications », et qu’elle documentera avec l’aide de ses deux filles, l’une fréquentant l’Université McGill en études féministes et en sciences politiques (elle mènera les entrevues pour le documentaire), l’autre étudiant pour devenir directrice photo, un autre métier de la culture où les femmes sont sous-représentées. « C’est un projet qui me tient à coeur, notamment parce que je crois que c’est encore plus difficile pour les femmes de faire leur place dans les domaines des arts numériques et de la musique électronique. Je le sais, je l’ai vécu de l’intérieur », elle qui a eu à confronter les préjugés des collègues masculins lorsqu’elle travaillait devant ou derrière la caméra, sur scène ou en tant que metteure en scène.

En février dernier, la PRS Foundation – l’équivalent britannique de la Fondation SOCAN, consacrée au développement des auteurs-compositeurs – lançait le projet Keychange, regroupement de festivals de musique du Royaume-Uni, d’Europe et d’Amérique du Nord travaillant de concert pour assurer une meilleure représentativité des femmes dans l’industrie de la musique. MUTEK était l’un des quarante festivals participant à l’initiative. Depuis le début du mois de mai, une quarantaine d’autres événements ont rallié Keychange.

La coalition de festivals vise l’an 2022 pour arriver à cette parité, « mais, honnêtement, [MUTEK y arrive] presque déjà cette année », glisse Jennifer-Ann Weir, qui occupe le rôle de directrice-générale de MUTEK depuis le début de l’année, permettant ainsi au fondateur (et ancien directeur) Alain Mongeau de se consacrer entièrement à la direction artistique du festival de musiques électroniques et d’arts numériques de renommée internationale. Le problème, poursuit Weir, « c’est de pouvoir y arriver l’année suivante, puis l’année d’après ».

Après cette première année d’existence de Keychange, cette première édition quasi paritaire de MUTEK et ce premier symposium au Monument-National – qui bénéficiera du soutien du Conseil des arts de Montréal, du Conseil des arts et des lettres du Québec, du ministère de la Culture et des Communications du Québec, de Patrimoine Canada et du British Council –, quelle devra être la marche à suivre pour que l’égalité persiste ? « Je pense qu’on a la responsabilité, nous, de partir à la recherche des femmes qui veulent travailler dans ce milieu, croit Poupart. Par exemple, lors du symposium, on devait demander à toutes ces intervenantes de nous diriger vers d’autres femmes de la relève qu’elles connaissent, artistes comme techniciennes. Si l’initiative ne vient pas de nous, la parité ne se fera pas. »

MUTEK dévoile une seconde vague d’artistes

L’influente scène électronique de Détroit s’amène à Montréal : le vétéran producteur et DJ techno Kenny Larkin et le tisseur d’ambiances dub minimalistes Deepchord s’ajoutent à l’affiche de la 19e édition du festival MUTEK, qui comprenait déjà les Errorsmith allemand, Equiknoxx jamaïcain, Chloé française, RAMZi canadienne et Pye Corner Audio anglais, entres autres artistes attendus. Le festival, qui se déroulera du 22 au 26 août prochain, s’enrichit également des performances de la DJ trans américaine Honey Dijon, du savoureux producteur techno et house Acid Pauli (alias Console, ex-Notwist), de la révélation latino-américaine DEBIT (du collectif NAAFI), de la brillante productrice électro norvégienne Charlotte Bendiks et des créateurs québécois Herman Kolgen, Myriam Boucher, Sabrina Ratté, Highbloom & Rémillard, Line Katcho et Solitary Dancer. Tous les détails de cette programmation, ainsi que son volet gratuit, sur le site mutek.org.