Mais où donc s’évaporent les chanteurs coréens?

Cela fait une vingtaine d’années que des Coréens, tels que Mario Bahg (au centre), gagnent d’éminents concours de chant.
Photo: Tam Lan Truong Cela fait une vingtaine d’années que des Coréens, tels que Mario Bahg (au centre), gagnent d’éminents concours de chant.

Le Concours musical international de Montréal, Chant 2018, a livré son verdict. Le baryton américain John Brancy emporte logiquement le volet Mélodie et le ténor coréen Mario Bagh a gagné le trophée Aria.

Tout le monde aime Mario Bagh, ne serait-ce que pour le phénomène insolite et attendrissant de ce moelleux vocal, façon ourson en guimauve, dans un gabarit monolithique de statue de bouddha.

Mario a un cœur gros comme ça. On sent qu’il ne va pas aimer jouer les méchants sur scène. Il a aussi quelque part une fragilité en lui, qui lui fait oublier une entrée à la fin d’un air de Rossini et craquer la cadence qui suit. Si on rentre vraiment dans le détail, il y eut aussi en finale quelques petites scories rythmiques qui auraient fait rougir jusqu’aux oreilles Emily D’Angelo et John Brancy, les deux candidats d’airain qui feront assurément carrière. Mais le jury a les partitions devant lui, cela ne devait donc pas être si grave que cela…

D’étranges destinées

Les lauréats sont les ambassadeurs d’un concours. Celui de Montréal en a de fameux, dont, en chant, sur les plus grandes scènes du monde, Philippe Sly ou Angela Meade, voire, parmi les dauphins, Joseph Kaiser, Phillip Addis et Julie Boulianne.

Mais où est Sin Nyung Hwang (Chant 2005) et que fait Keonwoo Kim, lauréat 2015 autrement plus « blindé » que Bagh, et qui a d’ailleurs remporté Operalia l’année suivante ?

Cela fait une vingtaine d’années que des Coréens gagnent d’éminents concours de chant mais que la panoplie des chanteurs qui tournent sur les scènes du monde n’a aucunement changé de physionomie.

Cette observation de bon sens a été effectuée cette semaine à Montréal par Richard Martet, directeur de la rédaction d’Opéra Magazine à Paris, membre de très nombreux jury et impliqué depuis les débuts à Operalia. « Tous ces gens que l’on ne revoit pas, où sont-ils passés ? Cela justifierait une vraie enquête », se demande Richard Martet interrogé par Le Devoir. « On devrait pourtant les remarquer : leur nombre est évident dans les écoles de chant en Italie et en Allemagne, dans les palmarès des concours, mais pas en carrière. »

Constatation pragmatique sur trente ans : « Si l’on fait le bilan, la seule star coréenne, c’est Sumi Jo », constate Richard Martet. On ajoutera Kathleen Kim et Kwangchul Youn qui font carrière itinérante. Mais, pour le reste, tout se passe comme si les visées d’après concours, comme si les objectifs de vie n’étaient, culturellement, pas les mêmes.

Et Richard Martet de se souvenir : « En 2004, Operalia a couronné à Los Angeles un ténor exceptionnel, Woo Kyung Kim, de la trempe de Joseph Calleja ou Vittorio Grigolo. Après sa victoire, il s’est installé à Dresde. Il est entré dans la troupe de l’opéra. » Depuis dix ans, il mène carrière localement, à Dresde et en Allemagne, autour d’une base où il a installé sa famille. » La recherche d’enracinement de Woo Kyung Kim est loin d’être un cas isolé.

La grosse centaine de maisons d’opéras en Allemagne fonctionne avec des troupes de chanteurs où on retrouve désormais un fort contingent coréen. Fort de son titre à Montréal et à Operalia, Keonwoo Kim, devenu Konu Kim, adopte le même schéma avec un profil de troupe supérieur, celui de Covent Garden à Londres, mais où il ne chante guère cette année que le 4e Juif dans Salomé, une voix dans De la maison des morts de Janacek, Malcolm dans Macbeth et un Noble du Brabant dans Lohengrin, ce qui lui laisse le temps de parsemer sa page Facebook de photos de ses enfants montrant que, lui aussi, a trouvé un ancrage.

Où résidera Mario Bagh pendant que D’Angelo et Brancy parcourront le monde faisant rayonner le nom de Montréal ? Ou bien le monolithe au cœur tendre sera-t-il, enfin, l’exception qui confirme la règle ?