Marjo, l’indétrônable reine du rock vrai

Marjo, la vénérable blonde platine de 64 ans, sera sur la scène Bell de la place des Festivals le 13 juin.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Marjo, la vénérable blonde platine de 64 ans, sera sur la scène Bell de la place des Festivals le 13 juin.

«Pourquoi j’annulerais ? », demande Marjo, la jambe gauche allongée sur une chaise, dans un restaurant de sushis de la 3e avenue à Québec. Dans quelques heures, à 21 h 30, la rockeuse montera sur la scène du Quartier de Lune, un bar de 250 places de Limoilou, en claudiquant et en s’aidant d’une canne, accessoire auquel elle s’agrippe à cause de l’entorse qu’elle s’offrait mercredi avant de quitter sa résidence de Saint-Sauveur pour une journée de promotion à Montréal.

Mais la canne et le tabouret prendront rapidement le bord. Le riff d’Illégal recèlerait-il des vertus thérapeutiques ? Toujours est-il que la vénérable blonde platine de 64 ans — qui se faisait remplacer le genou gauche par une prothèse en décembre 2016 — sautillera sur sa jambe en santé comme sur un pogo ball, dès la première chanson d’un concert de deux heures. Une entorse ? Quelle entorse ?

D’autres artistes annulent des dates pour la moitié du quart d’une blessure à la cheville, lui faisait-on valoir au cours d’une brève, mais fiévreuse, entrevue. « Ben non, ben non, on n’annule pas, on n’annule pas », martelait-elle, avec la détermination de la mariée qui veut se rendre jusqu’à l’autel, malgré un futur mari mal remis de son enterrement de vie de garçon de la veille. « On continue, on s’assoit sur un tabouret, pis on joue. C’est une voix que les gens viennent entendre, han, pas un pied qu’ils viennent voir. »

Bien sûr que les gens ne viennent pas seulement voir un pied, mais les fans de Marjo ne viennent pas non plus exactement seulement entendre une voix. Si le spectacle en trio acoustique qu’elle promène depuis quelques années dans toute sorte de petits lieux chaleureux, mais pas forcément somptueux, pourrait ressembler à la dernière scène d’un biopic se concluant dans la déchéance ou l’oubli, la soirée de vendredi au Quartier de Lune tourne rapidement à la salvatrice séance de karaoké de groupe. Il y a chez Marjo une intensité toujours proche de la transe, et cousine de la dignité, bannissant l’hypocrisie et la demi-mesure de toutes les scènes, grosses ou petites, sur lesquelles elle monte.

Plusieurs groupes d’amis — des hommes, mais surtout des femmes de 35 à 55 ans — se crieront ainsi jusqu’à minuit, yeux dans les yeux, les power ballades de leur idole, avec dans la voix une vulnérabilité permettant de croire que ces refrains d’espoir-malgré-l’adversité les ont bercés pendant d’irrespirables moments de détresse.

Elles savent ce dont Marjo parle quand elle chante que « trop souvent on fait semblant d’aimer ». Elles savent aussi ce dont Marjo parle quand elle chante qu’il y a « trop d’amour qui dort ». Une version de Provocante avec guitare sèche et cajón apparaît comme une gigantesque mauvaise idée, jusqu’à ce que l’on mesure à quel point le rock des hymnes de Marjo ne loge pas dans leurs guitares lascives, mais bien dans l’espace d’inaliénable authenticité qu’ils aménagent, entre elle et son public.

« Quand je chante qu’il y a trop d’amour qui dort, c’est parce que je trouve que le monde fait trop semblant », explique celle qui participe mercredi aux Francos avec un groupe rock complet, ainsi qu’au Festival en chanson de Petite-Vallée, début juillet. « Je cherche l’amour. Je cherche la liberté. Je cherche la vérité, toujours la vérité, mais je vais chercher longtemps, je pense, parce que les gens ont toujours deux visages et, quand on découvre le deuxième, on est moins content. » La vérité : éternelle denrée rare, sauf dans un show de Marjo.

Impossible à imiter

Mais qu’est-ce qui fait de Marjolène Morin Marjo ? « C’est son âme qu’elle nous présente sur scène, c’est pour ça que c’est puissant ! », lancent presque en chœur Anna Frances Meyer et Étienne Barry, alias Les Deuxluxes, qui chantaient Illégal avec sa créatrice en 2016 à Belle et Bum. « Tu ne peux pas “faker” ce qu’elle fait. Ça vient du cœur. »

« Elle a un peu fait la synthèse de toutes les grosses rockstars. Dans une seule personne, t’as Steven Tyler, Joan Jett, Robert Plant. Marjo se tient à côté d’eux sans gêne. C’est ce même niveau de showwomanship-là », poursuivent ceux qui louent aussi la voix puissante et juste de leur aînée, ainsi que ses qualités de compositrice, trop rarement célébrées.

« C’est parce que je ne m’en vante pas ! », pense la principale intéressée, qui ne joue d’aucun instrument, mais cosigne les musiques de la plupart de ses succès. « Je me souviens, quand Jean Millaire est arrivé dans Corbeau, il avait demandé : “Qui fait les mélodies ?” J’avais répondu : “De quoi tu parles ?” Il m’a fait comprendre qu’il voulait savoir qui trouvait l’air des chansons. Ben c’était moi ! Et c’est là que j’ai appris que j’étais musicienne ! »

À quoi attribuer son silence discographique des dernières années, alors que son cinquième et plus récent album, Turquoise, remonte à 2005 ? Marjo évoque sa crainte de se répéter, mais aussi l’absence de Jean Millaire, son ancien amoureux, avec qui elle a créé ses quatre premiers disques en solo. « C’est comme si j’avais perdu un morceau de moi en cours de route », laisse-t-elle tomber dans un rare moment de fragilité. « Les gars [ses musiciens] me donnent parfois des musiques, mais ce ne sera jamais Jean. C’est Jean qui me manque. »

Au nom de l’amour et de la vérité

Martin Dubreuil, acteur et tambouriniste kamikaze au sein du groupe Les Breastfeeders, raconte les digues qu’a fait sauter Corbeau dans sa tête. « J’avais une dizaine d’années, je regardais un de leurs shows à la télé et je me rappelle comme si c’était hier de l’effet que Marjo a eu sur moi. Avec son t-shirt-camisole lousse pas de brassière, son assurance sauvage et sa spontanéité, elle me donnait peut-être ma première leçon de punk rock. »

Punk, Marjo ? Elle n’a pas peut-être pas écouté les Sex Pistols, mais la femme qui, vendredi, terminait son spectacle dans un chandail noir complètement transparent, laissant parfaitement voir son soutien-gorge, pourrait facilement reconduire tous les faux rebelles jusqu’à leur lit. « Celle-là, c’est pour vous autres, les filles. Tenez-vous deboutte ! », hurlera-t-elle, avant la très carpe diem Amoureuse.

En 1979, il y a près de quarante ans, Marjo créait avec Pierre Harel et Jean Millaire la première chanson de sa vie, Cash moé, dans laquelle elle proclame : « De l’amour, j’en peux pus. »

« Je me souviens de Harel qui me demande : “Tu veux vraiment dire ça ? De l’amour, j’en peux pus ?” À cette époque-là, c’était ça que je pensais, alors que maintenant, j’en veux, de l’amour. Faque maintenant, je chante “De l’amour, j’en veux plussss !!” » Pourquoi ? « Parce que sinon, ce ne serait pas vrai ! »

Trois chansons de Marjo, décortiquées par leur créatrice

Illégal (tirée de l’album Illégal de Corbeau, 1982)

« Avec Corbeau, il n’y avait rien d’écrit. C’était des jam sessions tout le temps. Il y avait un mot qui sortait, une ligne qui sortait, puis je retournais à la maison et je me demandais pourquoi j’avais chanté cette affaire-là. J’essayais de broder autour. Illégal, je pense que c’est la fille qui dit au gars : “Tasse-toi de là, pis pile pas sur mes pieds.” Disons que j’ai jamais aimé me faire “runner”. » Et à quoi faites-vous référence lorsque vous évoquez cet « organe vital » dont vous ne pouvez vous séparer ? Elle éclate de rire. « Disons que c’est à deux sens. On peut comprendre que j’ai besoin de l’homme pour vivre, mais aussi que l’homme a besoin de moi pour continuer. »

Provocante (tirée de l’album Tant qu’il y aura des enfants de Marjo, 1992)

S’agit-il d’un autoportrait ? « Elle peut avoir un peu de moi, oui, mais elle est partie d’autre chose. Comment dire ça poliment ? Dans le temps de Corbeau, Wézo [le batteur Roger Belval] avait passé une nuit avec une danseuse topless et je la trouvais provocante. Quand on est entrés en studio pour l’album Illégal, la chanson n’était pas terminée, elle n’avait qu’un seul couplet, mais on m’a dit : “Travaille pas là-dessus, c’est pas une toune, ça”. Dans ma tête, je savais que c’en était une. Un soir, plusieurs années plus tard, je suis chez Jean Millaire et je lui dis : ”Là, ça va faire, faut la finir cette toune-là.”»

Tant qu’il y aura des enfants (tirée de l’album Tant qu’il y aura des enfants, 1992)

« Pendant une tournée, le pianiste Pascal Mailloux a une peine d’amour et il est au piano après le test de son. Je l’épie pendant qu’il joue. C’est beau, c’est beau, et ça me fait chanter cette ligne-là : “Tant qu’il y aura des enfants.” Écriture automatique, tu dis ? Alors, je m’en vais voir Pascal et je lui raconte : “J’ai entendu ce que tu jouais tantôt et ça m’a fait sortir ça. Faudrait travailler là-dessus”. »

Les phrases « Tant que viendra la nuit, tant que viendra le jour, j’irai jusqu’au bout de mes jours, j’irai jusqu’au bout de l’amour », c’est vous tout craché, ça, Madame Marjo ? « Toujours j’avancerai, toujours je me battrai, oui, c’est en plein moi. »

Le 13 juin à 21 h à la scène Bell de la place des Festivals et le 6 juillet à 20 h au Festival en chanson de Petite-Vallée.