Roméo Elvis lit dans nos pensées

Roméo Elvis, samedi, au MTelus
Photo: Frédérique Ménard-Aubin Roméo Elvis, samedi, au MTelus

On se posait justement la même question, après la quatrième chanson du Bruxellois Roméo Elvis, nous, plantés là au parterre entourés de fans surexcités qui finissaient ses punchlines avant lui. Perspicace, le rappeur observa qu’il faisait chaud. Que Montréal était chaude. Que son public était chaud. La question a suivi : « Bon alors, c’est une majorité de Français dans la salle ? » Les volumineux cris semblaient indiquer que oui. « Et les Belges ? » Ah ça, assurément : le tricolore noir-jaune-rouge flottait au centre, d’autres s’en étaient fait un foulard, on a même aperçu un chandail des Diables Rouges au numéro de Kevin de Bruyne, le redoutable milieu de terrain du Manchester United qui donne espoir à toute la Belgique pour la Coupe du monde de Russie.

Ravissante soirée à l’enseigne de la francophonie alors que Québécois de racine et d’adoption communiaient autour d’un même amour pour le hip hop. Éloquente démonstration de force de la nouvelle génération de rappeurs francophones au MTelus hier soir pour le retour du Bruxellois — il avait fait ses débuts l’an dernier au Club Soda pendant les Francos —, précédé par Joe Rocca (de Dead Obies) et la révélation FouKi. Le contraste avec la fête à TTC, la veille au même endroit, était frappant : cette fois, le balcon était occupé et le parterre bien entassé.

Mine de rien, Rocca, FouKi et leurs collègues rappeurs québécois doivent une fière chandelle aux musiciens belges, qui ont accompli ces dernières années ce qui paraissait autrefois impossible vu d’ici : percer le marché rap hexagonal. Plusieurs musiciens québécois et belges s’y sont cassé les dents. Puis vint un Damso (400 000 exemplaires vendus de son dernier album, un prochain attendu vendredi), protégé de l’intouchable Booba. Puis Hamza. Et aujourd’hui, Roméo Elvis et ses amis Caballero JeanJass, qui occupaient la tête d’affiche de l’Olympia de Montréal le mois dernier — le tube Bruxelles arrive de Roméo et Caballero a été visionné 11 millions de fois sur YouTube ! Grâce au cheval de Troie belge, les portes se sont ouvertes, et les Québécois en profiteront enfin (Loud le premier), espérons.

Inversement, il appert que le phénomène Roméo Elvis ne soit plus exclusivement européen, comme en témoigne l’accueil qu’il a reçu hier à Montréal, accompagné de son DJ/producteur/compositeur Le Motel. C’était tout simple, quelques éclairages d’appoint en guise de scénographie, Le Motel à sa table d’opération au centre et Roméo qui arpente la scène avec son rap mélodieux, déclinaison souvent pop de l’esthétique trap, et sa prosodie lente et articulée. Un conteur davantage qu’un mitrailleur de syllabes, dont les textes mettent souvent en exergue de petites impressions sur sa vie de vingtenaire avec force d’images — comme sur Bébé aime la drogue et L’amour avec des crocos, le titre en soi frappe l’imaginaire.

Mais voilà, entre deux coups de basses et frétillement de cymbales — la touche électronique experte des rythmes hip hop de Le Motel rehausse le goût des grooves d’Elvis —, on apporte à Roméo une guitare électrique, et le voilà à capter l’attention de la foule, lui tout seul, sans l’aide de Le Motel, avec une longue chanson groovy à moitié improvisée. L’assurance tranquille, le magnétisme en prime, et une dimension intéressante à son travail d’auteur-compositeur-interprète.

En première partie, Joe Rocca et FouKi ont également assuré. Rocca fut plutôt bref, moins d’une trentaine de minutes, accompagné par VNCE Carter à la console, distribuant les plus fortes de son premier album solo, French Kiss, un disque de rap éclairé aux néons et animé par des mélodies R B insidieuses.

Le fringant FouKi, cependant, a laissé une meilleure impression : sa présence scénique plus naturelle faisait assurément vibrer la bonne corde auprès de l’auditoire. À ses côtés, le DJ et producteur QuietMike et le MC Vendou (il a pu pousser ses propres compositions, dont la solide TDG), et cet accrocheur mélange de tendances rap modernes, de son old school et de reggae. Y sont passés ses meilleurs refrains, ceux du récent album Zay surtout, mais aussi les succès d’avant, en premier chef Gayé offerte en fin de concert, et entonnée à l’unisson par le parterre, de la première à la dernière rime.