«La Renarde, sur les traces de Pauline Julien»: repayser les dépaysés

«Nous sommes la suite», ont lancé à l'unisson les quatorze femmes, chanteuses, musiciennes, comédiennes, réunies pour cette soirée d'hommage à Pauline Julien, vingt ans après sa mort.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Nous sommes la suite», ont lancé à l'unisson les quatorze femmes, chanteuses, musiciennes, comédiennes, réunies pour cette soirée d'hommage à Pauline Julien, vingt ans après sa mort.

Sa famille nous accueille : sa fille, sa petite-fille... enceinte. Trois générations devant le rideau. C'est la première étape, pour redessiner le paysage du pays de Pauline Julien. Se familiariser, à nouveau. Repères à retrouver. Balises qu'il faut allumer de part et d'autre de la piste qui mène jusqu'à elle. Le rideau s'ouvre. « Nous sommes la suite », lancent à l'unisson les quatorze femmes, chanteuses, musiciennes, comédiennes, réunies pour cette soirée nécessaire, vingt ans après le « grand saut de Pauline », comme vient de dire sa fille.

Ines Talbi, à qui l'on doit l'idée et la mise en scène de La Renarde, sur les traces de Pauline Julien, porte très haut L'étranger avec Erika Angell et Queen Kâ : ce sont les « étrangères » officielles de l'affiche. Mais le sentiment d'étrangeté est partagé par tous ceux et celles qui, depuis vingt ans, ont vécu sans Pauline, ses chansons, son sourire, sa ferveur, son pays. À plus forte raison ceux et celles qui n'étaient pas de ce monde quand elle en était, si intensément.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La fille et la petite fille de Pauline Julien sont montées sur scène, vendredi soir.

Découvrir un répertoire

Autrement dit, on découvre tout au présent. Le répertoire, et elle. On l'a si peu chanté depuis elle, ce répertoire... Je vous aime, Litanie des gens gentils, Une sorcière comme les autres, La grenouille renaissent grâce à France Castel, Isabelle Blais, Émilie Bibeau et Sophie Cadieux, Fanny Bloom... Bien évidemment, les hautes cimes poétiques de Vigneault (Ah ! Que l'hiver, Jack Monoloy) ne se sont jamais tenues sous le radar, et on les entonne. C'est moins vrai pour La croqueuse de 222 : il faut France Castel et Louise Latraverse pour rétablir la connexion, redonner quelque chose de l'époque où les médicaments n'avaient pas des milliers de variantes en « ol » et en « al ». L'essentielle Mommy, de Stephen Faulkner à Émile Proulx-Cloutier, n'a pas manqué de relectures, mais l'entendre chantée par Ines Talbi nous rapproche de Pauline comme personne depuis Pauline. C'est le double but, et la double réussite : célébrer la chanson et son interprète d'origine.

Ce que l'on constate : rarement un spectacle hommage a-t-il été à ce point collectif. Aucune d'entre les quatorze ne quitte la scène : elles sont là, dans le champ du regard, tout le temps. Ensemble, solidaires, fières, émues aussi de sentir Pauline Julien si près, si près, si présente. Ce spectacle est le théâtre de leurs vies conjuguées. Leurs quinze vies.

Aller ailleurs pour mieux revenir à elle

On appréciera les arrangements pour leur audace : ce n'est pas toujours réussi, mais le geste force l'admiration. Les gens de mon pays, en rap par Queen Kâ, a certainement la qualité de faire entendre les mots très clairement. L'entrevue Gémeaux croisés, où Émilie Bibeau et Sophie Cadieux s'interviewent l'une l'autre comme Anne Sylvestre et Pauline le faisaient, amuse ferme : c'est drôle, les questions bêtes relevées alors sont les mêmes de nos jours.

Toutes excellent, toutes donnent à Pauline — et à nous — le meilleur d'elles-mêmes. La Manic par Fanny Bloom est chavirante, Au milieu de ma vie par Frannie Holder remplit le théâtre Maisonneuve, Erika Angell est celle qu'il fallait pour la Suzanne de Leonard Cohen, en français dans le texte (sauf pour un couplet au milieu) comme la chantait Pauline en 1969. Klô Pelgag, au rappel, soulève avec Urgence d'amour.

Impossible de citer ici tout ce qui se dit dans les portions récitées qui ponctuent ce vendredi soir d'ouverture des Francos : on en retient tout particulièrement la lecture à quatre d'extraits de la correspondance entre Pauline et Gérald Godin, « la Renarde et le Mal peigné ». Quel amour que le leur, quelles langues lestes, quel verbe, quelle verve, quel plaisir, quelle douleur dans les dernières lettres ! C'est aussi ça, cette rencontre de juin 2018 : l'occasion d'un grand rapprochement, et l'exaltation des mots, les parlés autant que les chantés, les tendres, tendres autant que les terribles.

La meilleure nouvelle : ce spectacle sera présenté en tournée québécoise, à l'hiver 2019. Le temps est peut-être venu de repayser la terre dépaysée.