Mario Bahg et John Brancy, lauréats de Chant 2018

Le baryton américain John Brancy a sorti le grand jeu en finale.
Photo: Tam Lan Truong Le baryton américain John Brancy a sorti le grand jeu en finale.

Le ténor coréen Mario Bahg a remporté le prix Aria et le baryton John Brancy le prix Mélodie du Concours musical international de Montréal 2018. Emily D’Angelo est seconde en Aria et le baryton Julien van Mellaerts, dont le pianiste remporte à la stupéfaction générale le prix de l’accompagnateur, est le dauphin de John Brancy en Mélodie. Le podium est complété par Konstantin Lee en opéra et Clara Osowski en mélodie.

La remise des prix a été menée tambour battant par Zarin Mehta, un président du jury plus ou moins marmonnant, au point où on ne comprenait plus vraiment qui recevait quel prix pour quelle prestation.

Nouvelles occasions

Le nouveau format, qui réduit très judicieusement l’éventail de répertoires demandés aux candidats, est, avec évidemment l’ajout du volet Mélodie, le grand point positif de ce concours 2018. Un programme de quinze minutes avec trois airs, dont deux d’opéras et un d’oratorio ou d’oeuvre sacrée, est largement suffisant pour juger.

Photo: Tam Lan Truong Le ténor coréen Mario Bahg a fait fureur avec son timbre doux.

Le corollaire de cette simplification, c’est-à-dire la présence de l’orchestre dès la demi-finale, change beaucoup de choses, pour peu que le jury ait à l’esprit cette donnée lors du premier tour. Il est inutile de qualifier une voix monolithique qui plafonne (comme la soprano Dilyara Idrisova ou le baryton Kidon Choi, dont les échecs en demi-finale étaient écrits) et serait bien plus astucieux de donner leur chance à des voix d’impact, pour les voir évoluer avec orchestre (on pense ici notamment aux sopranos Christina Nilsson et Lauren Margison, étonnamment éliminées d’emblée).

Pour le commentateur, il est intéressant de suivre le processus exhaustivement plus en amont, dès la demi-finale. Impossible d’imaginer dans la nouvelle configuration que la finale « remet les compteurs à zéro », puisque les concurrents ont déjà été entendus avec orchestre. Je suis donc arrivé jeudi soir avec le trio Emily D’Angelo, John Brancy et Mario Bahg en tête, attendant qu’Andrew Haji sorte enfin le grand jeu et n’attendant rien de particulier des deux autres valeureux compétiteurs.

Un trio assez évident

La finale a en tout point confirmé les impressions du tour précédent. Les profils de Konstantin Lee et Mikhail Golovushkin sont ceux de solides chanteurs de troupe égarés en finale d’un grand concours international, ou, du moins, qui vise telle ambition. Jeudi, Golovushkin n’a vraiment pas été aidé par l’accompagnement précaire de l’OSM dans Don Carlo. Mais il n’a ni plus ni moins été lesté que Brancy dans Rameau et La dame de pique ou Haji dans L’élixir d’amour.

Konstantin Lee a finalement quelque chose de très attachant : son enthousiasme presque enfantin et irréductible. On le sent comme investi d’une mission. Les registres sont inégaux et le chant physique, mais Lee rendra, en troupe, des services éminents : il peut faire beaucoup de choses et il est partant pour les assumer. Il y a cependant une classe d’écart entre lui et Mario Bahg.

Andrew Haji a été la déception de la soirée. Très fin musicien, il s’est un peu exposé dans La bohème et Rigoletto, Des deux difficultés, il en a manqué une (Rigoletto) et a montré que l’autre le mettait dans l’embarras. Dans L’élixir d’amour, dans deux passages notamment, l’intonation était instable. Reste le plus bel extrait d’Elijah de Mendelssohn de la compétition, un beau timbre et une vraie musicalité.

Symptôme qui résume tout : en demi-finale, Haji n’a pas chanté la cabalette de son air de Traviata : il s’est caché, encore une fois. Mario Bahg (comme Lee, d’ailleurs) l’a chantée en finale. Sans erreur cette fois, le Coréen Mario Bahg a fait fureur avec son timbre doux, si attachant, et son rayonnement. Sa légère limite est une réserve naturelle dans les emportements enflammés et furieux. Mais quel beau chanteur.

John Brancy a sorti le grand jeu en finale : un programme intelligent. Rameau-Tchaïkovski-Verdi, du français, du russe de l’italien, avec un côté exponentiel en longueur et difficulté. Brancy possède cet instinct de la programmation, dont il a fait preuve tout au long de ce concours, en Mélodie comme en Aria. Le répertoire lui convenait, le mettant en valeur sans le pousser dans ses retranchements.

Ce que John Brancy et Emily D’Angelo ont en commun, c’est que jamais la technique ne passe avant le chant et la musique. La difficulté devient invisible et l’expression prime. La différence entre Brancy et D’Angelo en finale, ce fut le programme : inattaquable pour Brancy, avec un léger creux pour D’Angelo, des airs de Vanessa de Barber et Cendrillon de Massenet faisant une sorte d’intermède avant d’attaquer le grand air du compositeur d’Ariane à Naxos. Cet air qui avait coulé Rihab Chaieb en demi-finale semblait ouvrir les portes du triomphe à Emily D’Angelo. Elle a la voix pour le chanter et a passé ses aigus glorieusement.

Écrivant ces lignes, j’attendais le verdict, mais le trio des vainqueurs me paraissait alors assez limpide. Un peu trop, apparemment. Comme Brancy a ramassé 80 000 dollars en Mélodie, tout le monde semblait content avec l’absence de Brancy et la présence du souriant Lee dans l’étonnant trio opératique d’un concours qui a, fondamentalement, manqué l’occasion de couronner une révélation de 24 ans, Emily D’Angelo, promise à une vraie carrière.

Rendez-vous dans dix ans pour voir quelles prédictions auront été les bonnes !

Concours musical international de Montréal

Aria (finale). Emily D'Angelo (mezzo, Canada-Italie), Andrew Haji (ténor, Canada), Konstantin Lee (ténor, Corée du Sud), John Brancy (baryton États-Unis), Mario Bahg (ténor, Corée du Sud), Mikhail Golovushkin (basse, Russie). Orchestre symphonique de Montréal, Graeme Jenkins. Maison symphonique de Montréal, jeudi 7 juin 2018.